Sciences Po Défense et Stratégie

Association étudiante

Position Géostratégique de l’Arménie, vers la fin du conflit ?

Alors que l’Arménie commémorait le 27 janvier les victimes du conflit du Haut-Karabakh, six mois plus tôt, le 8 août 2025, elle signait à Washington un accord de paix historique avec l’Azerbaïdjan. En présence du président américain Donald Trump, ce traité marque une étape majeure dans la fin d’un conflit qui a duré près de quatre décennies. Par ailleurs, la Russie n’a pas joué un rôle central dans la cérémonie, signe de l’affaiblissement de son influence traditionnelle dans le Caucase du Sud.

Cet article se propose d’analyser tout d’abord l’évolution récente des relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, puis la façon dont la « Déclaration de Washington d’août 2025 » est perçue comme le point d’aboutissement d’un processus de paix qui marque le recul significatif de l’influence russe dans la région.. Enfin, nous verrons que cette recomposition géopolitique ouvre la voie à de nouvelles formes de coopération, notamment dans les domaines économique et énergétique, où les hydrocarbures pourraient apparaître comme un levier central de normalisation. 

Contexte historique d’une région conflictuelle

Le Haut-Karabagh, ou Artsakh pour les Arméniens, est un petit territoire montagneux de 4400 km² situé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Depuis la chute de l’URSS, ce territoire – peuplé par des populations arméniennes autochtones depuis des siècles – est incorporé au territoire de azerbaïdjianais. Pour comprendre cette situation paradoxale, il faut remonter à la genèse de l’URSS. 

Joseph Staline, alors commissaire aux nationalités, est chargé du découpage administratif de la région du Caucase. Conquise par l’Empire Russe au XIXe siècle et envahie par l’Armée rouge en 1920, elle est le territoire de très nombreux peuples, chacun ayant leurs propres revendications. Staline décide donc de morceler le territoire des Républiques Socialistes Soviétiques (RSS) de Géorgie, d’Azerbaïdjan et d’Arménie. L’Abkhazie, l’Adjarie, le Nakhitchevan reçoivent le statut de « RSS Autonomes ». L’Ossétie du Sud et le Haut-Karabagh d’ « Oblasts Autonomes » (OA) au sein même des RSS caucasiennes. Ainsi, l’OA du Haut-Karabagh se trouve sur le territoire de la RSS d’Azerbaïdjan.

Dans les années 1980, ce découpage administratif complexe, reflet de la maxime « diviser pour mieux régner » contribue alors à la déstabilisation de l’Union Soviétique lorsque plusieurs conflits internes se déclenchent. Les politiques de Glasnost et de Perestroïka de Gorbatchev assouplissent la répression soviétique et entraînent alors des mouvements nationalistes. C’est dans un tel contexte que prend forme le mouvement de rattachement de l’OA du Haut-Karabagh en Arménie. 

Source : Wikimedia Commons

En parallèle, des pogroms contre la population arménienne se déclenchent en Azerbaïdjan, notamment à Soumgaït, Kirovabad (Gandja) et à Bakou. Moscou n’est plus en mesure de faire régner l’ordre et une guerre de grande échelle éclate en 1988. Elle prend fin en 1994. Les forces arméniennes ressortent victorieuses et la République d’Artsakh accède à une indépendance de facto, n’étant pas reconnue à l’international.

Durant les décennies 2000 puis 2010, l’on assiste à une période de paix relative marquée par des combats de faible intensité assez brefs (2008 ; 2010 ; 2012 ; 2014 ; 2016). L’Azerbaïdjan noue des alliances avec la Turquie et Israël, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev (au pouvoir depuis 2003 et fils d’Heydar Aliyev, président avant lui) consolide son pouvoir et bénéficie des retombées économiques du « contrat du siècle » signé en 1994 avec des nombreuses compagnies pétrolières, notamment du groupe BP. En 2020, Bakou décide d’attaquer la République d’Artsakh. L’Arménie, disposant d’un appareil militaire insuffisant, perd cette guerre. Elle dure 44 jours et se solde par la reconquête d’une partie du territoire du Haut-Karabagh, l’isolant ainsi de l’Arménie. Le seul lien entre Erevan et Stepanakert, la capitale de la République d’Artsakh, est le corridor de Latchin (voir figure 2), contrôlé par la Russie.

Source : Wikimedia Commons

Vingt mois plus tard, en décembre 2022, un blocus est mis en place par l’Azerbaïdjan aux frontières de la République d’Artsakh. Durant neuf mois, il prive la population arménienne du Haut-Karabagh de médicaments, de nourriture et d’énergie. Le 19 septembre 2023, l’Azerbaïdjan déclenche une opération éclair, qui se solde par la conquête du territoire resté sous contrôle artsakhiote. L’ensemble de la population arménienne du Haut-Karabagh est contrainte de fuir ses terres, beaucoup immigrant en Arménie ou en Russie. Parmi les 115 358 réfugiés enregistrés en Arménie, 46 382 vivent à Erevan, la capitale.

Depuis ce “nettoyage ethnique” et la dissolution de la République d’Artsakh le 1er janvier 2024, Bakou et Erevan tentent de s’entendre sur leurs nouvelles frontières. Toutefois, tout ce travail de délimitation engendre régulièrement des désaccords et des tensions, notamment autour des enclaves arméniennes et azerbaïdjanaises. Parallèlement à ce processus, Aliyev continue de menacer l’intégrité du territoire de la République d’Arménie, en plaidant pour le retour des Azéris ayant quitté le territoire arménien pendant la guerre de 1988-1994, en renommant ouvertement certains territoires Arméniens (par exemple, lac Sevan en « lac Goycha »). Ce révisionnisme historique pose la question de la sincérité de Bakou dans le processus de négociation.

Une Russie en perte de vitesse, une « pax americana » caucasienne ?

Engluée dans l’invasion de l’Ukraine depuis février 2022, la Russie s’est montrée incapable de s’affirmer dans une région traditionnellement considérée comme son pré-carré. Considérée comme un protecteur par l’Arménie, disposant même de bases militaires à Gyumri (102e base militaire russe), les forces russes ne sont pas intervenues. Ainsi, l’Arménie a décidé de se tourner vers l’Union Européenne et négocie avec elle de nouveaux partenariats, des traités, des accords, ce qui irrite Moscou. De plus, l’Arménie a annoncé quitter l’OTSC, alliance militaire entre plusieurs pays de l’ancienne Union Soviétique dont la Russie et la Biélorussie.

Concernant les relations entre la Russie et l’Azerbaïdjan, elles ne sont pas stables. Aliyev souhaite faire de son pays une puissance régionale, et n’hésite pas à hausser le ton. Par exemple, le pays soutient pleinement l’Ukraine énergétiquement et en envoyant de l’aide humanitaire. La cristallisation des tensions grandissantes entre Bakou et Moscou est l’affaire du crash du 25 décembre 2024. Un avion de la compagnie Azerbaijan Airlines faisant route vers Grozny a été abattu, visiblement par un système antiaérien russe Pantsir-S1. 38 personnes sont décédées dans cet accident. Moscou refusant de reconnaître sa responsabilité dans ce crash, les relations entre les deux pays se sont rapidement dégradées, Bakou exigeant des excuses et des compensations sous peine de porter l’affaire devant un tribunal. Cet incident pousse l’Azerbaïdjan à s’éloigner de la Russie. Pire encore, une grave crise diplomatique éclate lorsque la police russe entame une grande opération anti-criminelle à Ekaterinbourg en juin 2025 et arrête une cinquantaine de personnes, soupçonnées d’être liées à des assassinats. Parmi elles, Huseyn et Ziyaddin Safarov, des citoyens russes d’origine azerbaïdjanaise. Ils sont ensuite déclarés morts, à cause de problèmes cardiaques. Ne croyant pas à cette version, le parquet général d’Azerbaïdjan a ouvert une enquête pour « actes de torture commis par les forces de l’ordre russes ». Les événements culturels russes en Azerbaïdjan sont tous annulés et des journalistes russes travaillant pour le média Spoutnik sont arrêtés et accusés de fraude et de blanchiment d’argent.

Cette perte d’influence de la Russie dans la région du Sud-Caucase constituait une opportunité pour la Maison Blanche. En quête du Nobel de la Paix, Donald Trump s’est fait médiateur entre Nikol Pashinyan (Premier ministre Arménien) et Ilham Aliyev. Le 8 août, les trois dirigeants signent un protocole tripartite concernant le « corridor de Zanguezour ». Cette revendication azerbaïdjanaise vise à réunir l’enclave du Nakhitchevan (située entre le marz (région) du Syunik arménien et la Turquie) et le reste de l’Azerbaïdjan.

Source : Courrier international

Initialement opposée à ce projet, l’Arménie bénéficiait du soutien de l’Iran, qui voit d’un mauvais œil la montée en puissance de son voisin azerbaïdjanais, fidèle allié d’Israël. Pourtant, après de longues discussions, négociations et certaines concessions de la part d’Erevan, la déclaration de Washington inaugure l’ouverture du « corridor de Zanguezour », toutefois sous un autre nom : la « TRIPP », pour « Trump Route for International Peace and Prosperity ». En effet, l’Arménie a accordé à Washington des droits spéciaux pour développer la zone du corridor pour une durée de 99 années. Par ailleurs, la volonté affichée par l’Arménie de rejoindre le Conseil de la Paix créé par Donald Trump témoigne d’une volonté d’entretenir cette nouvelle proximité diplomatique avec les États-Unis, perçus comme un acteur plus fiable que la Russie.

Les hydrocarbures de la paix, un nouveau modèle de sécurité

Dans le Caucase du Sud, les hydrocarbures se sont révélés être de véritables ressources de paix dans un contexte géopolitique hostile.

L’enjeu pour l’instauration d’une paix dans la région est avant tout sur la normalisation des relations entre Bakou et Erevan, qui depuis les accords de l’été 2025 se traduit par la multiplication des gestes diplomatiques.

Le 14 janvier 2026, la libération de quatre prisonniers arméniens par l’Azerbaïdjan a démontré un premier pas vers l’apaisement. Ces civils arméniens avaient été faits prisonniers lors des guerres du entre 2020 et 2023. Néanmoins, une vingtaine d’autres arméniens, anciens responsables politiques et militaires du Haut-Karabakh, sont officiellement encore détenus dans les prisons azerbaïdjanaises, laissant un sentiment d’injustice au sein de la population arménienne. Par ailleurs, en contrepartie, l’Arménie a libéré deux ressortissants syriens ayant combattu en tant que mercenaires aux côtés de l’Azerbaïdjan lors de la guerre de 2020, témoignant d’un rapport de force inégal persistant dans la relation entre Bakou et Erevan.

En effet, cette paix se construit sur une séparation dictée par Bakou plutôt qu’à travers un principe de coexistence. De fait, le 23 janvier 2026, les derniers Arméniens encore présents dans le Haut-Karabakh ont été transférés en Arménie. Leur départ marque la fin de la présence arménienne historique sur ces terres, passées sous contrôle azerbaïdjanais. Cette dizaine d’arméniens avaient réussi à rester malgré le nettoyage ethnique mené par l’Azerbaïdjan qui avait conduit à l’exode forcée plus de 99% des arméniens vivants sur ce territoire. Ce transfert permet ainsi d’éviter de nouvelles violences inter-ethniques, traduisant une désescalade au caractère pragmatique.

D’autre part, les deux pays ont fait le choix d’engager un terrain d’entente par le biais de la coopération énergétique, laissant entrevoir la possibilité d’une stabilité régionale pérenne. Les relations diplomatiques et commerciales étant bouchées. Un événement symbolique marque ce nouveau cap, l’Arménie importe depuis le 18 décembre 2025 du pétrole d’Azerbaïdjan, arrivées par voie ferroviaire en passant par la Géorgie. « Il s’agit de la première transaction commerciale et économique entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan non seulement depuis que la paix a été instaurée entre les deux pays, mais aussi depuis leur indépendance ». Dans la logique du processus de paix signé en août 2025, cet échange aux bénéfices mutuels instaure une dépendance, dissuadant la reprise d’un conflit. Gaz naturel, électricité et diesel devront désormais transiter régulièrement. Ce contrat a déjà contribué à baisser les prix de l’essence et du diesel sur le marché arménien. L’Arménie, dépendante énergétiquement de ses pays voisins, importe majoritairement de Russie. En diversifiant ses fournisseurs, Erevan réduit les moyens de pression sur son pays. Néanmoins cette coopération reste déséquilibrée, avec des flux unilatéraux d’Azerbaïdjan vers l’Arménie. Dans ce cadre, les hydrocarbures apparaissent comme un levier central de la normalisation régionale, posant toutefois la question de la mesure réelle de cette paix.

Les gouvernements azerbaïdjanais et arméniens sont toutefois allés plus loin dans leur ambition de coopération en annonçant le 21 janvier 2026 l’unification des systèmes énergétiques des deux pays. C’est donc sur une interdépendance inédite et accrue que la paix repose désormais, phénomène du « doux commerce » comme l’annonçait Montesquieu « L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. ». La gestion des hydrocarbures dans la région se présente donc comme un outil de stabilisation politique, soutenue par la médiation internationale. Dans le cadre notamment du projet TRIPP, l’Arménie et l’Azerbaïdjan pourront utiliser de manière réciproque les possibilités d’importation et d’exportation d’électricité. Le Caucase du Sud, reliant l’Europe et l’Asie, s’inscrit par cette unification dans un réseau d’échanges plus important et se place comme exportateur d’énergie majeur.

A la suite de cette annonce, le 29 janvier 2026, le Premier ministre arménien, Nikol Pashinyan, a d’ailleurs émis l’idée de créer une liaison directe du système énergétique arménien avec les réseaux énergétiques d’Azerbaïdjan et de Turquie, qui pourrait dès lors poser les fondations d’un « nouvel espace énergétique régional » et constituer une nouvelle architecture de sécurité « La garantie de sécurité la plus fiable est l’interconnexion » d’après ses termes. Cependant, il est toujours question de la teneur du rapport de force dans cette relation, bien que défendu par le gouvernement arménien comme un accord reposant sur des bases égales. 

Une paix caucasienne…en perte d’équilibre

Malgré ces avancées, la solidité de la paix instaurée dans le Caucase du Sud reste contestable. 

On peut voir se dessiner un prolongement du conflit sur le plan informationnel et symbolique. En Azerbaïdjan, le maintien d’un discours officiel anti-arménien et la teneur de récits historiques antagonistes évoluent à contre-courant de l’objectif de pacification, avec des populations souvent en désaccord avec l’idée d’un rapprochement et d’une dépendance des deux pays. L’Azerbaïdjan opère effectivement des démonstrations de force symboliques en détruisant le patrimoine arménien. Notamment, la disparition de sites culturels et religieux dans les zones du Haut-Karabakh, et l’inauguration du « Victory Park » le 24 décembre 2025 à Stepanakert, ancienne capitale de l’Artsakh, lieu hautement symbolique, s’inscrit pleinement dans ce rapport de force, qui semble appeler à un effacement culturel. La mise en place de ce lieu commémoratif, aux significations très politiques, touche à la mémoire du conflit du Haut ‏Karabakh. C’est une politique systématique visant à effacer la présence historique arménienne qui est dénoncée. 

L’église Saint-Jean-Baptiste de Chouchi rasée par les troupes azerbaïdjanaises le 26 avril 2024. © Adrien Vautier/Le Pictorium/MAXPPP.

À cela s’ajoute un discours aux teintes irrédentistes. En effet, des déclarations datant de 2021 laissent entendre que l’Azerbaïdjan pourrait convoiter des parties du territoire actuel de l’Arménie. Notamment le corridor du Zanguezur dans l’objectif de relier le Nakhitchevan au reste de son territoire «Zangezur est le territoire historique de l’Azerbaïdjan. » sont les propos qui avaient été tenus par le président azerbadjanais Ilham Aliyev en 2021 lors d’une conférence intitulée « Nouveau regard sur le Caucase du Sud : développement et coopération post-conflit ». Si Bakou décide de pousser son avantage pour obtenir ce passage stratégique, il ferait craindre à la paix sa place dans la région. Une revendication territoriale qui rappelle les causes de la guerre du Haut Karabakh.

L’enclave de Nakhitchevan. © Studio graphique FMM

Ainsi, cette réécriture de l’histoire fait peser un sentiment de méfiance en Arménie, que l’autoritarisme du régime azéri renforce. La répression des médias indépendants ou encore l’emprisonnement de journalistes en Azerbaïdjan traduit des dérives autoritaires du pouvoir et affaiblit la confiance d’Erevan dans la capacité de Bakou à respecter un accord de paix sur le long terme. En effet, la condition des prisonniers politiques arméniens en Azerbaïdjan reste une préoccupation en suspens, avec une minoration par le pouvoir azerbaidjanais du nombre réel de détenus, pour des motifs flous, laissant la place au chantage diplomatique.              

Le soutien turc à l’Azerbaïdjan alimente ce déséquilibre des forces. La Turquie, deuxième force militaire de l’OTAN en taille, a conclu, en juillet 2025, un pacte militaire d’assistance mutuelle avec l’Azerbaïdjan qui s’inscrit dans la continuité de la déclaration de Choucha datant de 2021, liant étroitement les deux pays sur le plan militaire. Il consacre officiellement, et selon le droit international (Article 51 de la Charte des Nations unies), qu’en cas d’agression armée, les deux pays devront s’apporter une aide militaire mutuelle. Partenaire stratégique historique de l’Azerbaïdjan, la Turquie a été le premier pays à reconnaître la République d’Azerbaïdjan en 1991, tandis que leur coopération militaire s’est mise en place dès 1992. La Turquie ayant activement soutenu l’Azerbaïdjan contre l’Arménie lors de la guerre de 44 jours pour le contrôle du Haut-Karabakh a modifié l’équilibre du conflit, notamment avec la fourniture de drones Bayraktar TB2. Cette collaboration toujours plus étroite entre les deux pays dessine un modèle de paix qui tend vers l’asymétrie, renforçant la position de Bakou au détriment de l’Arménie.

En effet, les dépenses de défense de l’Arménie vont être réduites de 15% en 2026 ce qui marque le premier recul de ses dépenses militaires depuis la guerre de 2020 avec l’Azerbaïdjan. Dès lors, alors que Erevan poursuit un agenda de paix, l’Azerbaïdjan agit dans

le sens opposé, en augmentant son budget militaire pour 2026, se dotant de drones, d’artillerie et d’avions avancés. Un réarmement qui laisse croire à un quiproquo.

Quelle place souhaite la Turquie ?

Alliée indéfectible de l’Azerbaïdjan et en prise avec un contentieux historique jamais soldé avec l’Arménie, la Turquie espère gagner en influence dans le Caucase du Sud.

La Turquie se met en position d’arbitre depuis plusieurs années dans la région, s’imposant dans les relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. En effet, la Turquie conditionne ses relations avec l’Arménie selon le critère du rapprochement entre Bakou et Erevan. Le ministre des Affaires étrangères turc a précisé que l’accord signé à Washington en août 2025 entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan n’était qu’une ébauche, et que certains points essentiels demeurent en suspens, notamment concernant le corridor de Zangezur (TRIPP). Ce n’est qu’une fois ces questions résolues et un accord définitif signé, que la Turquie procédera à l’ouverture de la frontière turco-arménienne et à la normalisation de ses relations avec l’Arménie. Fermée depuis 1993, l’ouverture de cette frontière représenterait une nouvelle voie stratégique pour les échanges commerciaux, les infrastructures de transport et les corridors énergétiques entre l’Asie centrale et l’Europe. Ainsi, les enjeux des hydrocarbures occupent là aussi un rôle déterminant dans la diplomatie régionale. La mise en place, au 1er janvier 2026 de la simplification des procédures de visa entre Arménie et Turquie est une annonce prometteuse dans le cadre de la normalisation des relations entre ces deux pays historiquement rivaux. Bien que cela ne concerne pour l’instant que ces catégories de passeports officiels, ce premier pas laisse une fenêtre d’ouverture sur un possible accès total de la frontière à tous les citoyens. Les postes aux frontières sont en train d’être rétablis. La question des frontières reste donc un enjeu majeur dans la normalisation des relations dans le Caucase du Sud, sur laquelle la Turquie entend avoir la main. Il faut noter que les frontières de l’Arménie sont fermées avec deux de ses quatre pays frontaliers (Azerbaïdjan et Turquie).

D’autre part, la visite historique du Premier ministre arménien en Turquie, le 20 juin 2025, représente une étape symbolique vers la volonté de rétablir un dialogue politique. Ces pays qui n’ont jamais établi de relations diplomatiques officielles ont abordé le sujet de la normalisation de leur relation et de l’enjeu indirect de L’iran et d’Israël dans cet équilibre fragile. En effet, l’Iran allié de l’Arménie et Israël de l’Azerbaïdjan sont deux puissances détenant une grande influence sur la région, la Turquie aux ambitions régionales souhaite dès lors encadrer ces affinités.

Bien que l’ensemble des acteurs de la région semblent tendre vers une politique d’apaisement, des points de discorde restent très marqués. La Turquie maintient une position officielle de négation du génocide arménien de 1915, frein à toute possibilité de réconciliation sur le plan mémoriel. Ce conflit dure depuis plus d’un siècle, au sujet de la mort d’environ 1,5 million d’Arméniens lors de massacres, de déportations et de marches forcées par la Turquie ottomane. 

Le jeu des alliances entérine des relations régionales déséquilibrées et complexes. Ankara continue de soutenir étroitement l’Azerbaïdjan tout en tentant une normalisation avec l’Arménie, sous conditions. Le processus de paix semble néanmoins en bénéficier. La médiation externe et internationale garde une place centrale dans la relation de Bakou et Erevan avec un acteur régional ambivalent mais omniprésent, la Turquie. 

Ainsi, on assiste à une dynamique structurante de normalisation des relations dans la région qui se traduit par un investissement commun dans les énergies et des efforts de médiation diplomatique. Néanmoins une asymétrie dans le rapport de force perdure soutenue par des discours contraires sur fond d’irrédentisme et une militarisation qui ne dit pas son nom. 

 

Article rédigé par Mathilde Hagobian et Paul Loussot, éudiants en première année du  Master Politiques publiques, spécialité sécurité et défense à Sciences Po.

 

BIBLIOGRAPHIE :
CivilNet. L’Arménie va réduire ses dépenses de défense de 15 % en 2026.21 janvier 2026.
Reuters, Azerbaijan releases four Armenian prisoners in sign of deepening peace, 14 janvier 2026.
Euronews, Azerbaijan begins fuel exports to Armenia by rail for first time in decades. 18 décembre 2025.
AFP, Première transaction commerciale entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan depuis la guerre. 19 décembre 2025.
Montesquieu. De l’esprit des lois. 1748.
NEWS.am. PM considers expedient to connect Armenia energy system with those of Azerbaijan, Turkey. 2026.

Manon Cohen

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Revenir en haut de page