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Le Nextspace, la stratégie européenne est-elle à la hauteur de ses ambitions ?

Le Newspace, le Nextspace, on peut rapidement s’y perdre, mais qu’est-ce que cela signifie vraiment ?

Le Newspace désigne le changement de paradigme impulsé par des acteurs privés (notamment aux Etats-Unis) et l’émergence de nouvelles technologies (réduction des coûts, petits satellites). Le Nextspace, notion plus récente, marque une nouvelle phase d’accélération et d’industrialisation massive, où les enjeux de souveraineté, de sécurité et de régulation deviennent prédominants face à la maturité de ces technologies.

Aujourd’hui, la transformation de l’écosystème spatial est indéniable. Depuis plusieurs décennies, la privatisation des activités et la concurrence accrue entraînent une course à l’espace, formant un nouvel enjeu pour les Etats. L’écosystème se transforme, mais il semblerait que, malgré les multiples tentatives, les institutions peinent à suivre le rythme.

1. L’espace, nouveau terrain de puissance à l’ère du Nextspace

Une réorganisation des dynamiques spatiales

Le spatial a toujours été une affaire d’Etat, jusqu’à ce que des acteurs privés s’emparent du sujet. Depuis, nous assistons à la massification et la simplification de l’accès au secteur spatial. Le nombre d’objets en orbite à ce jour est parlant, avec l’augmentation des débris, et des satellites, passés de 1 000 satellites en orbite en 2010 à 12 500 en 2024. Mais les activités spatiales ne se limitent pas aux objets en orbite : c’est toute la chaîne de valeur qui est commercialisée, allant des équipementiers en amont au traitement des données spatiales en aval. La fin du monopole étatique bouscule la gouvernance, qui était jusque-là dominée par quelques puissances ayant un accès souverain à l’espace et par des grands textes fondateurs, tels que l’Outer space treaty (1967) posant les bases de l’utilisation de l’espace.  

L’exemple le plus prégnant de ce changement de paradigme est SpaceX, l’entreprise américaine que nous connaissons tous. Il s’agit de l’une des premières privatisations des activités spatiales. Elle a conduit à la baisse des coûts de l’accès à l’espace et à la première constellation de satellites en orbite terrestre basse (LEO), engendrant la course à l’espace bat désormais son plein. SpaceX s’est construit grâce à l’argent public injecté par l’Etat dans l’entreprise, notamment par le biais de contrats gouvernementaux longs et stables qui ont permis de financer la R&D et ainsi réduire les coûts de production. D’autres exemples, plus représentatifs du Newspace, peuvent être mis en avant tels que les français “Unseenlabs” et “Exotrail” ou l’états-unien “K2 Space”.

Figure 1 1NASA, Programme LEGEND, du bureau des débris en orbite aux USA

L’écosystème spatial a longtemps été dominé par les grands groupes meneurs, soutenus par une chaîne logistique solide. Cependant, les startups engendrent désormais de nouvelles dynamiques, entraînant l’apparition d’innovations et de nouvelles technologies. Le Nextspace vise donc à développer une stratégie pour soutenir ces acteurs et trouver un équilibre entre les grands groupes et les entreprises émergentes. Cependant, malgré l’augmentation du nombre d’acteurs et la privatisation croissante du secteur, il ne faut pas oublier que l’Etat joue toujours un rôle dans le spatial puisqu’une grande part de l’activité repose sur des financements publics, notamment la recherche, et les services d’intérêt commun. 

L’espace au cœur des politiques de souveraineté

Il est évident que le spatial représente un enjeu stratégique majeur, tant du fait du lien étroit entre la défense et les activités dans l’espace que par son rôle dans l’indépendance des Etats. La guerre se fait désormais dans et avec l’espace. Les Etats n’ayant pas d’accès souverain à l’espace sont alors dépendants du bon vouloir de leurs alliés, ou bien même d’acteurs privés. La guerre en Ukraine a servi d’exemple et surtout de catalyseur de ces dynamiques. Au niveau européen, cela a conduit à une prise de conscience des fortes dépendances aux Etats-Unis, notamment pour la télécommunication. 

La France se place en tant que meneuse dans le domaine spatial européen, son écosystème industriel étant suffisamment mature pour permettre la continuité des activités et le maintien des compétences. Les industries dépendent cependant des budgets publics qui ne suivent pas toujours les ambitions. C’est pour cette raison que le niveau européen permet de diversifier les sources de financement et porter les grands programmes tels que Copernicus, Galileo ou encore IRIS² (nouveau programme Européen pour le déploiement d’une constellation multi orbitale de télécommunication sécurisée). 

La France possède également des programmes militaires propres afin de maintenir sa souveraineté sur quelques services clés comme le renseignement et la surveillance de l’espace. La militarisation croissante de l’espace pousse cependant à développer des technologies beaucoup plus offensives afin d’assurer la protection des objets en orbite, car la souveraineté dépend du bon fonctionnement de ces systèmes. Cela se traduit par exemple par la signature d’un contrat franco-allemand en octobre 2025 pour travailler à un système d’alerte avancée, le programme d’alerte avancée JEWEL. Il s’agit d’un système qui permet de suivre la trajectoire d’un missile et ainsi de l’intercepter, il se compose de satellites et de radars sol. L’Europe dépend entièrement des systèmes américains à ce jour, donc ce projet vise à assurer la souveraineté européenne sur cette question particulièrement sensible. En parallèle, la France travaille au développement d’une capacité de destruction des objets en orbite, pour éviter les risques de collision mais également pour répondre en cas d’agression. Elle a déjà démontré cette technologie à très haute altitude.

 [Infographie] Les satellites militaires français © Ministère des Armées

 

2. L’Europe forge progressivement sa stratégie spatiale

Une prise de conscience nécessaire pour agir dans le secteur spatial

Avec un petit temps de retard, l’Europe a saisi l’importance de la souveraineté spatiale pour assurer sa sécurité, sa résilience et son indépendance. L’espace est devenu une priorité stratégique de premier plan : les investissements augmentent et les programmes en coopération se renforcent. La décision de poursuivre le programme IRIS² dans les délais les plus courts possible pour assurer la souveraineté européenne en matière de télécommunication illustre cette ambition.

Cette priorité se traduit également dans les législations européennes : en juin 2025, l’Europe a publié la première version du EU Space Act. Ce texte, en cours de négociation entre les Etats-membres et la Commission européenne, porte essentiellement sur la construction d’un marché unique européen dans le secteur spatial, et le futur des activités sur le temps long (surveillance de l’espace et réduction des débris). Le EU Space Act se découpe en trois piliers : sécurité, résilience et durabilité. Cependant ce texte ne fait pas l’unanimité en raison de son caractère contraignant et du nombre important de normes qui pèseront sur les petits acteurs industriels. A ce texte s’ajoute le nouveau cadre financier pluriannuel de l’Union Européenne (UE) 2027-2034, qui refonde le règlement spatial européen en un fonds de compétitivité commun avec la défense et la résilience. Le but de ce fonds est de permettre la fongibilité entre les budgets en cas de nécessité, et la simplification des procédures. A ce jour, les négociations n’en sont qu’à leur début et il est ainsi difficile de dire ce qui sera adopté. Pour autant, ces deux textes montrent la volonté de l’UE de renforcer le marché spatial européen.

La France a également affiché sa volonté de prendre les devants en proposant le 12 novembre 2025 une stratégie nationale spatiale. Dans le prolongement de la stratégie spatiale de défense publiée en 2019, ce nouveau document permet de tracer les grandes priorités de la France dans le secteur spatial, à la fois militaires et civiles. Le plan se veut concret et applicable en se structurant autour de cinq piliers : l’accès à l’espace, la consolidation de l’industrie spatiale, la résilience et la défense, la recherche, et la coopération. La France envoie ainsi un message à ses partenaires, notamment celui de poursuivre les efforts déjà engagés. Les actions concrètes devront être mises en place progressivement pour réaliser les objectifs identifiés comme prioritaires.

Une stratégie industrielle opérationnelle en cours de développement 

Au regard des constats évoqués précédemment – tels que le changement des dynamiques, la concurrence internationale croissante ou encore l’accélération des cycles d’innovation – une nouvelle approche paraît indispensable pour soutenir les industries. D’une part initiée par les industries elles-mêmes, d’autre part par le secteur public. 

Plusieurs approches sont possibles, l’écosystème industriel est riche, novateur et d’excellence. Les compétences sont présentes en Europe mais le manque d’investissement privé et de contrat public complique le maintien sur le long terme de ces dernières. La création de champions européens, démarche soutenue par plusieurs Etats en Europe permettrait de concentrer les compétences et la production afin de concurrencer les entreprises étrangères, comme SpaceX. Le projet « Bromo », annoncé en octobre 2025, illustre cette dynamique. Les grands groupes européens producteurs de satellites – Thalès, Airbus et Leonardo – ont signé un protocole d’accord pour regrouper leurs activités dans un même consortium industriel. Cette démarche, venant directement des entreprises, montre l’ambition des industries européennes qui veulent peser dans le marché mondial et ne pas décrocher face à leurs concurrents. 

 

Bien que les industries jouent une part importante dans la stratégie spatiale française, elles ne peuvent pour autant pas soutenir le marché seules. En effet, s’il est possible de constater que les startups reçoivent souvent des fonds conséquents à leur début, leur permettant de développer leur innovation, ces sources ne s’inscrivent pas dans le temps long et par conséquent le passage à l’échelle est difficile, voire impossible. L’Etat a donc son rôle à jouer pour déterminer les technologies stratégiques, et soutenir les startups les proposant. 

Ces dernières années, des changements dans les modes de financement se mettent progressivement en place. Cela passe par le renforcement de la culture du risque, peu courante en Europe, avec des investissements sur le temps long dans des innovations disruptives. Le manque d’investissement en Europe peut s’expliquer de plusieurs manières, d’une part les mécanismes en place s’inscrive dans le temps court, de plus investir dans des startups industrielles signifie un gros risque dès le début, sur des produits souvent méconnus. D’autre part, le manque de commandes institutionnelles garanties refroidit nombreux investisseurs. La Direction Générale de l’Armement (DGA) a progressivement modifié ses modes d’acquisition afin d’intégrer cette prise de risque et les achats sur l’étagère des technologies civiles existantes. De plus en plus de contrats sont ainsi passés auprès de start-up prometteuses. Cependant, le volume reste aujourd’hui insuffisant pour soutenir tout l’écosystème, il est donc nécessaire de travailler également au niveau européen. Il est aussi nécessaire de limiter la mise en concurrence directe des acteurs du spatial européen qui pourrait nuire dans une certaine mesure à la compétitivité face aux puissances internationales. Par exemple, dans le domaine des mini-lanceurs, la fragmentation de l’écosystème ne permet pas de soutenir une entreprise européenne performante capable de concurrencer à la fois dans les prix et dans les technologies les Etats Unis ou la Chine. 

Ainsi, une stratégie industrielle se met en place pour que l’Europe reste une puissance spatiale de premier plan et qu’elle soit capable d’assurer son indépendance stratégique. Les industries adaptent également leur stratégie pour assurer leur compétitivité et leur place sur le marché spatial. Cependant, des limites persistent, notamment en raison d’un décalage entre les ambitions industrielles et la stratégie des institutions.

3. Le décrochage de l’Europe est-il trop important pour développer un écosystème industriel de premier rang ?

L’un des freins majeurs du secteur spatial en Europe est le décalage entre les stratégies institutionnelles et les potentiels réels. Les moyens alloués sont moindres par rapport aux autres puissances spatiales et aux ambitions européennes. De plus, les financements sont majoritairement publics et les fonds ne sont pas suffisants pour soutenir l’intégralité de l’écosystème. 

Les programmes spatiaux étatiques mobilisent pour la plupart des acteurs établis de longue date, bien que cela soit progressivement en train d’évoluer. Les financements sont planifiés sur plusieurs années avec une certaine rigidité. Cela limite donc la marge de manœuvre et le soutien pour les entreprises émergentes. Par exemple, le programme européen IRIS² a été lancé suite à l’identification d’une dépendance dans le domaine des télécommunications. Pour autant le programme ne sera opérationnel qu’en 2030, en raison d’un investissement pluriannuel et de processus de production longs. 

Aujourd’hui, l’écosystème évolue très rapidement avec des technologies disruptives et des startups émergeant très régulièrement. Cet écosystème est riche en Europe, et l’industrie a les capacités d’assurer l’autonomie des Etats et d’être à la pointe de la technologie, cependant, ce sont les  investissements qui manquent. La conséquence est déjà visible : de nombreuses startups n’arrivent jamais à passer à l’échelle par manque de suivi, et d’autres, ne parvenant pas à se financer en Europe partent s’implanter ailleurs, surtout aux Etats Unis. 

Ainsi, malgré les stratégies existantes, les dynamiques institutionnelles restent encore faibles par rapport aux dynamiques industrielles. Cependant, il faut garder à l’esprit que l’écosystème industriel en France est fort, et que des entreprises spatiales parviennent à se faire une place dans le marché au-delà des limites visibles. 

Conclusion 

Pour conclure, le Nextspace est un tournant important dans le secteur spatial que l’Europe doit prendre en compte. Cependant, la stratégie européenne est-elle à la hauteur pour ne pas décrocher face aux autres puissances spatiales ? 

L’Europe agit dans ce sens en proposant des législations, de nouveaux modes d’acquisition et de soutien des industries. Des limites persistent car les dynamiques institutionnelles et les budgets restent encore faibles par rapport aux ambitions. L’écosystème industriel européen étant fort et riche, l’Europe peut cependant encore assurer sa place sur la scène internationale spatiale en réagissant maintenant. Dans ce sens, il sera essentiel de travailler en coopération entre le civil et le militaire, et le public et le privé afin d’exploiter tout le potentiel de l’écosystème spatial et réduire les dépendances européennes.

 

Bibliographie :

Paradis, Salomé. « Les enjeux de la commercialisation de l’espace extra-atmosphérique. » Dans Nouveaux enjeux de la mondialisation économique et politiques gouvernementales, dirigé par Richard Ouellet et Van Anh Ly. TeseoPress, 2024.
https://www.teseopress.com/ 

Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). Stratégie nationale spatiale 2025-2040. Paris, 2025.
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Ministère des Armées. « Infographie : Satellites militaires français – Comment la France se prépare au conflit spatial. » 2025.
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Assemblée nationale. Commission de la défense nationale et des forces armées. Les satellites : applications militaires et stratégies industrielles. Mission flash. Paris, 2025.
https://www.assemblee-nationale.fr

Mondon, Pierrick. « Airbus, Thales et Leonardo s’allient pour créer un géant européen du spatial. » Le Monde, 23 octobre 2025.
https://www.lemonde.fr/ 

Présidence de la République. « Inauguration du Commandement de l’Espace à Toulouse – Discours du Président de la République. » 12 novembre 2025.
https://www.elysee.fr/ 

Rédigé par Claire Roussier, étudiante en 2ème année du Master Politiques publiques, spécialité sécurité et défense à Sciences Po

Comité de rédaction

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