Drones et lutte anti-drone (Olivier Dujardin et Lauraline Maniglier, 2025)
Lauraline Maniglier occupe des fonctions de responsable marketing puis produit au sein de l’entreprise française CERBAIR, spécialisée dans la lutte anti-drones depuis 2022. Issue d’un Master d’études en marketing de l’EMIL Paris, elle est par ailleurs lieutenante de la réserve opérationnelle de l’Armée de Terre, renforçant la Section Technique de l’Armée de Terre (STAT) en communication institutionnelle et gestion des partenariat, dans la suite de son expérience au profit du pôle d’innovation défense GAI⁴A de l’état-major de l’Armée de Terre entre 2021 et 2023. Cette dernière expérience étant la continuation des travaux conduits dans son mémoire professionnel de recherche sur l’intégration d’une innovation garante de l’expérience utilisateur du fantassin en 2019.
Olivier Dujardin est aujourd’hui consultant indépendant sur les questions de défense et notamment en guerre électronique et systèmes d’armes associés. Après 17 ans de service au sein du Ministère de la Défense à l’issue d’un DUT en Mesures physiques, en passant par l’aéronavale puis l’analyse de signaux radars, il quitte l’institution en 2016. En parallèle de ses activités professionnelles il fut chercheur associé animateur de la rubrique « renseignement, technologie et armement » entre 2018 et 2025 du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) d’Eric Denécé. Depuis, Olivier Dujardin a écrit plusieurs articles publiés en ligne dans Theatrum Belli ou Diplomate Le Média.
L’ouvrage à quatre mains a été publié avec le soutien de la société CERBAIR à la fin de l’année 2025 alors que l’usage des véhicules inhabités et télé-pilotés que sont les drones, occupait une place croissante dans les opérations à grande échelle de la Guerre d’Ukraine depuis plus de deux ans. Une actualité dont l’ouvrage est tout-à-fait conscient et prend acte comme un fait de départ. Celui-ci s’ouvre en effet sur le constat que la miniaturisation de l’électronique, et donc la réduction des coûts, de même que les avancées logicielles, permettent cet usage croissant, et se conclut en expliquant leur statut contemporain d’outils incontournables « Grâce à leur accessibilité, leur polyvalence et leur capacité d’évolution, […] ».
Dès lors, l’objectif de l’ouvrage n’est pas de discuter des origines historiques, politiques ou stratégiques de cette évolution ou de réaliser un exercice de prospective, mais de se concentrer sur la formalisation d’une synthèse à date et accessible, traitant des concepts techniques et pratiques du monde des drones et de leurs apports opérationnels autant que les risques et menaces qu’ils charrient avec leur usage.
Le continuum en expansion des drones
Les premiers chapitres de l’ouvrage se consacrent classiquement à la description des objets dont il traite. Cet effort définitionnel est utile au-delà du formalisme car le lecteur constatera que parler de « drone » équivaut à parler de systèmes aux caractéristiques diverses comme leurs emplois – allant du petit engin volant fabriqué de manière artisanal pour filmer un bâtiment à quelques kilomètres au grand projet de drone de combat à la furtivité radar travaillée.
Les auteurs ne se voulant pas prescriptifs mais descriptifs dans leur philosophie de rédaction, il y est proposé de définir les drones comme « un vecteur (aérien, terrestre ou naval), télépiloté ou programmés, capable de collecter du renseignement (indépendamment du caractère réutilisable ou pas) et/ou de servir d’effecteur non-cinétiques. » sans rejeter les autres dont les caractéristiques sont rappelées. Vis-à-vis des conflits contemporains, cela met en perspective la pertinence de parler de drone à propos des modèles Shahed-136 iraniens et leurs dérivés russes Geran, alors qu’il est question d’engins volants visant à servir de projectile à usage unique. Il en va de même du mot-valise de « drone-suicide » auquel la DGA préfère le concept de Munition Télé-Opérée (MTO). De ce fait, il faut constater que ce que nous désignons comme « drones » relève d’un large spectre de machines formant un continuum technique dont le centre est le pilotage déporté (à distance ou par un logiciel).
Sont par la suite sommairement expliqués l’ensemble des usages existants et envisagés des plateformes dronisées tant en matière d’opérations intérieures de sécurité ou extérieures militaires. Des exemples tirés du conflit ukrainien ou des campagnes états-uniennes au Moyen-Orient sont ici mobilisés afin d’illustrer le propos. Les auteurs analysent que l’accessibilité et la modularité des engins impliquent une diffusion des domaines possibles d’usage. Par delà leur rôle de reconnaissance optique historique, celui de bombardement, de porteur de capteurs radars, de combat ou bien encore de ravitaillement sont présentés.
Un chapitre est particulièrement consacré au rôle de suppression/destruction des défense anti-aériennes de l’adversaire par l’emploi des drones en tirant avantage de leur grand nombre potentiel et éventuellement de leur usage via le concept d’essaim. Un traitement similaire se trouve apporté au sujet des drones navals, dont là encore l’expérience ukrainienne a ouvert de nouveaux horizons qui n’étaient jusqu’alors que théoriques, en permettant à un pays donc la force navale était inférieure à celle de la Flotte russe de la Mer Noire, de repousser cette dernière dans ses bases les plus éloignées du théâtre des opérations.
Cette polyvalence du principe de dronisation – et non des drones eux-mêmes qui sont aujourd’hui chacun dédié à un usage spécifique – amène à percevoir un continuum d’emploi et donc des menaces potentielles en cas d’usage par un adversaire.
Les deux face de toute arme, l’usage et la contre-mesure
Avec la métaphore traditionnelle de l’obus contre la cuirasse, chacun comprend intuitivement que l’usage d’une arme dans une action offensive engendre une réponse de l’attaqué ayant pour but de contrer les effets de cet usage et donc d’élaborer des contre-mesures. Cette logique élémentaire se retrouve dans la division de l’ouvrage en deux grandes parties principales. La seconde détaillant les concepts clefs et les techniques présidant à la Lutte Anti-Drones (LAD). La première partie ne manquaient quant à elle pas d’expliquer les faiblesses et vulnérabilité des engins dronisés, dont une part significative dépend d’une liaison de données avec l’opérateur et/ou le destinataire du renseignement capté.
La lutte anti-drones est décrite comme la combinaison de quatre actions successives : la détection des objets, leur classification, leur identification précise et enfin leur éventuelle neutralisation. La difficulté d’une lutte efficace relevant de deux ordres. D’abord la correcte coordination entre ces différentes étapes, ensuite la réalisation effective de chacune d’entre elles. À ce titre, l’ouvrage propose un chapitre par grande famille de technique de détection et interception, afin d’une présenter le principe de fonctionnement, ses contraintes de mise en œuvre, ses avantages et ses inconvénients. Si depuis quelques années les citoyens intéressés peuvent entendre parler des techniques de brouillage des liaisons radio ou encore des radars de détection, d’autres techniques moins connues ou encore à des stades de développement sont présentées comme les techniques de détection par LIDAR.
En l’espèce, le point mis en avant par les auteurs est l’impossibilité de disposer d’une technique unique suffisamment performante afin de détecter ou d’intercepter le large spectre des drones aériens. En conséquence, ceux-ci prônent le développement de systèmes de lutte combinant plusieurs techniques complémentaires, tout en rappelant que la protection passive (durcissement, camouflage) des cibles potentielles fait partie du registre de contre-mesures disponibles et pertinentes.
Notre avis
Il se dégage de la forme de l’ouvrage une claire logique pédagogique se rapprochant de celle d’un manuel. On pourrait d’ailleurs y trouver un lien avec sa maison d’éditions Ellipse qui s’était historiquement spécialisée dans les ouvrages de classe préparatoire et de préparation aux concours. Cette logique d’organisation à les avantage de ses inconvénients. Ainsi une lecture linéaire n’est pas obligatoire, et le lecteur pourra piocher tel ou tel chapitre en fonction de ses besoins sans risquer de perdre sa compréhension. À l’appui de cette organisation de type manuel, des résumés de quelques paragraphes sont adjoints à la fin de chaque chapitre. En revanche, un intérêt du livre étant d’embrasser en une synthèse accessible la double question des usages des drones et de la lutte contre ceux-ci, une lecture complète de l’ensemble pourra parfois apparaître longue et répétitive.
À la conjonction de la forme et du fond de l’ouvrage, le développement des différents chapitres est parsemé de 27 encart dits « témoignage d’experts » retranscrivant en un court texte allant d’un paragraphe à une page une intervention de militaires ou d’industriels du secteur, se voulant enrichir le chapitre concerné par un avis extérieur aux auteurs. On pourra regretter qu’un certain nombre d’entre eux ne parviennent pas à apporter des éléments nouveaux ou différents de ce qui est déjà développé dans le corps du texte, faute de place sans doute. En outre, l’ouvrage s’inscrivant résolument dans une philosophie de vulgarisation des enjeux, donc aussi à des lecteurs non spécialistes, il eut été pertinent d’adjoindre un chapeau bibliographique en plus de la mention de la qualité de chacun des intervenants – notamment ceux relevant des entreprises de défense – ce qui aurait permis au lecteur de mieux apprécier la position des personnes concernées en l’absence de connaissance préalable des diverses entreprises du secteur.
Sur le même plan, au-delà de sa conclusion générale le livre propose une vingtaine de « CONOPS » (concepts d’opérations) afin de résumer dans chaque contexte particulier tel un aéroport ou un convoi militaire, les enjeux liés à la lutte anti-drone. L’intérêt de cette démarche est apparu au rédacteur du présent compte-rendu comme discutable. Les fiches ainsi proposées étant très courtes, et listant des éléments assez aisément déductibles en plus de ne pas varier considérablement d’une fiche à l’autre.
Le point fort de l’ouvrage demeure sur le fond de son développement principal. L’expérience de ses auteurs, et notamment d’Olivier Dujardin en matière de guerre électronique (GE), se retrouve dans les chapitres traitant par exemple des enjeux de liaison de données, ou encore ceux sur la détection radar, ou tout autre utilisation du spectre électromagnétique. Le lecteur intéressé appréciera la présentation simple mais non pas moins détaillée des contraintes physiques liées aux ondes. Le nécessaire compromis permanent entre puissance du signal, portée efficace et débit du transfert d’information dans le cas du télé-pilotage ou le rapport avantages versus inconvénients des différents types de radars pour la détection d’objets de très volants de petite taille, sont des mises en application instructives de combinaison entre synthèse compréhensible à des personnes non-spécialisées d’une part et pour autant technique et riche en informations d’autre part.
En somme, un ouvrage pédagogique et largement accessible au plus grande nombre, proposant de façon louable une synthèse englobante du sujet en l’état des connaissances et développements actuels, qui aurait peut-être gagné selon nous à perdre un peu de « gras » et à approfondir l’aspect technique, voire opérationnelle en consacrant des focus sur certaines opérations impliquant l’usage de drones comme la Guerre d’Ukraine en fournit plusieurs exemples parmi les plus visibles.
Compte rendu rédigé par Auguste Lombard, étudiant en 2ème année du Master Politiques publiques, spécialité sécurité et défense à Sciences Po.
