La mort fantôme : L’assassinat ciblé comme arme de guerre (Guerric Poncet, 2023)
Guerric Poncet, journaliste au Point depuis plus de 20 ans, est spécialisé sur les questions de défense et de nouvelles technologies. Il est diplômé en politique internationale et en histoire, et a été auditeur civil de l’École de Guerre. Il a également présidé l’Association des journalistes de Défense, association professionnelle qui regroupe plus de cent journalistes dans ce domaine.
L’auteur, à travers La Mort Fantôme, L’assassinat ciblé comme arme de guerre, nous plonge dans l’histoire de l’assassinat ciblé. C’est-à-dire, l’élimination, en dehors du champ de bataille, d’un personnage jugé stratégique chez l’ennemi pour atteindre un but militaire ou rétablir un équilibre de puissance. Guerric Poncet revient sur les moyens utilisés, et surtout sur les différences internationales, puisque chaque État à sa manière de fonctionner. Il revient également sur les évolutions technologiques et leurs impacts sur ce “métier” vieux comme le monde. Dans un contexte de montée en puissance des nouvelles technologies, et surtout du déploiement massif des drones, l’assassinat ciblé est facilité et pourrait devenir à l’avenir quelque chose de systématique puisque très facile d’accès. Entre anecdotes historiques et prospective, le livre tient les lecteurs en haleine et offre un espace de réflexion sur l’évolution de nos sociétés.
L’assassinat, le métier le plus vieux du monde
Les assassinats ciblés existent de la Grèce Antique à l’apparition des religions monothéistes, jusqu’à nos jours. En effet, ce sont « les assassins de la secte islamique ismaélienne des Nizarites » – active dès le XIème siècle – qui ont donné leur nom aux assassinats ciblés. Ce groupe d’assassins professionnels semait la terreur sur leur chemin et rendait service à ceux qui les employaient, en général en tuant des ennemis ou des personnes nuisibles. Déjà à cette époque, les assassinats de cibles en dehors des champs de bataille étaient une norme, notamment pour empêcher les guerres. L’évolution du métier d’assassin a suivi son cours jusqu’à la création, pendant la Seconde guerre mondiale, des forces spéciales au sein des armées, qui sont souvent en charge de ces missions.
Par la suite, de nombreux dirigeants ont repris ces pratiques afin d’éliminer des cibles importantes pouvant nuire aux intérêts de la Nation. Les Etats-Unis, Israël, la France, l’URSS : se sont aussi bien les démocraties que les régimes autoritaires qui y ont recours. Les pratiques se sont adaptées au contexte culturel et géopolitique au fil du temps, par le développement de nouvelles méthodes et de nouvelles technologies pour atteindre leur but. L’objectif étant toujours d’atteindre un but militaire, pour faire pencher une guerre en sa faveur par exemple, ou pour rééquilibrer une situation géopolitique.
Au-delà des nombreux assassinats ciblés que nous pouvons avoir en tête, tel que celui d’Anwar al-Awlaki par les États-Unis. Ces missions entraînent également de nombreux ratés qui sont, par conséquent, effacés car ces pratiques sont souvent taboues, notamment au sein des démocraties. La France, par exemple, n’a jamais rendu public les missions Homo mise à part sous la présidence de François Hollande. De même, les États Unis ont seulement rendu publics ces assassinats pendant la guerre contre le terrorisme en 2001.
L’assassinat ciblé, entre question éthique et impact stratégique
La question éthique est centrale, surtout pour les démocraties et seule l’utilité de ces actions peut leur donner une forme de légitimité. En effet, ces assassinats ciblés sont totalement contradictoires avec le droit de la guerre, et le principe de justice puisqu’il s’agit de l’élimination définitive de personnes sans leur donner l’opportunité de se défendre en dehors du champ de bataille.
Ainsi, les commanditaires doivent calculer le coût d’une action par rapport à l’impact réel sur un champ de bataille. Pour être efficace, il est généralement nécessaire d’assassiner les dirigeants politiques ou militaires afin d’éliminer le problème à sa racine. Cependant, ces actions ont rarement un impact direct sur le déroulement d’une guerre. En revanche, les effets moraux sont souvent très importants, et il s’agit du principal moteur des assassinats ciblés. Par exemple, l’assassinat de Yamamoto, chef d’état-major japonais et responsable de Pearl Harbor, a conduit à une perte de morale énorme parmi les troupes japonaises, équivalente à une défaite militaire. Les opérations non réussies peuvent également avoir un impact, notamment positif pour les troupes alliées. Nous pouvons ainsi imaginer que si les Russes avaient assassiné le Président Ukrainien Zelensky dès le début de la guerre, le conflit aurait été bien différent.
Les méthodes modernes ont bouleversé les assassinats ciblés
Les nouvelles technologies et les innovations de ces dernières années ont permis de gagner en létalité et en efficacité. Chaque commanditaire peut ainsi faire le choix entre la discrétion, le discernement, la rusticité ou encore le démenti plausible.
En effet, parmi les nouvelles évolutions, nous pouvons citer les agents chimiques, les substances radioactives ou encore les armes connectées, telles que les drones, sujet sur lequel revient l’auteur plus en détail. Le développement d’armes permettant de tuer plus facilement et plus discrètement a ainsi redonné un rôle central à l’assassinat. Pour autant, la perte de l’intermédiaire humain risque de poser un problème éthique important dans les années à venir, puisque l’assassinat ciblé est déjà une action hors du droit international de la guerre, mais le retrait de l’action humaine pose des questions de responsabilité et de réversibilité de l’action. En effet, une fois l’arme automatique déclenchée et déployée sur le terrain, si le contrôle humain est totalement retiré, il n’y a plus de retour en arrière possible.
L’auteur développe le cas des drones et des essaims de drones qui se sont développés ces dernières années. Il s’agit d’une arme redoutable pour faire des assassinats ciblés, notamment en raison de l’absence de capacités efficaces de détection et de neutralisation. D’autant plus que les outils développés contre les drones peuvent avoir un impact plus large et non contrôlé : brouillage d’une zone urbaine impactant toute la population, ou la retombée d’une charge explosive sans pouvoir contrôler l’impact.
Ainsi, les nouvelles technologies facilitent grandement les assassinats ciblés et conduisent à une utilisation accrue de ces méthodes. Cependant, l’auteur se penche sur la nécessité de maîtriser ces armes, pour en limiter les effets, mais également, dans le cas des démocraties, pour conserver un contrôle éthique sur leur utilisation.
Notre avis :
Le livre est particulièrement riche grâce à la diversité des pays couverts et des récits inclus par Guerric Poncet. Le style adopté, un récit direct des faits historiques, permet au lecteur de facilement se plonger dans le livre. Cela permet également de rendre accessible les enjeux évoqués par l’auteur puisque chacun est illustré par un récit historique. Finalement, le livre se conclut sur quelques récits d’anticipation qui ont une réelle plus-value puisque cela permet de poursuivre la réflexion bien au-delà du texte. En effet, en ajoutant son travail de prospective, l’auteur ouvre beaucoup de perspectives et indique ainsi qu’il reste encore beaucoup à venir et à analyser.
Ainsi, Guerric Poncet retrace une histoire complexe de l’assassinat ciblé, mais lance surtout un message d’alerte sur le développement des nouvelles technologies et la perte de l’intermédiaire humain à terme, pouvant entièrement transformer les assassinats, mais aussi nos sociétés. Par le biais de son livre, il peut ainsi sensibiliser les lecteurs et leur faire prendre conscience des technologies qui l’entourent et leur faire réfléchir à leurs impacts.
Compte rendu rédigé par Claire Roussier, étudiante en 2ème année du Master Politiques publiques, spécialité sécurité et défense à Sciences Po.
