Les drones aériens dans la guerre russo-ukrainienne : missions, limites et enseignements (février-juillet 2022), Barthélemy Desprairies (2023).
Barthélémy Desprairies est diplômé de Sciences Po Strasbourg en relations internationales. Il affiche un intérêt marqué pour l’étude des innovations en matière de défense et des questions capacitaires. Ces thématiques se retrouvent dans cet essai qui est le prolongement de son mémoire de fin d’études.
Un « système aérien réutilisable piloté à distance ou contrôlé automatiquement pouvant transporter des systèmes d’armes ou de collecte d’informations », c’est en ces termes que l’auteur propose une définition du drone. Cependant, Les drones aériens dans la guerre russo-ukrainienne ne se contente pas d’un simple exposé des systèmes qui tombent sous cette définition. Le livre propose un développement en trois axes, en se concentrant sur les missions allouées aux drones, les conditions de leur efficacité et de l’enjeu de la prolifération de ces systèmes. L’auteur a une connaissance fine du théâtre russo-ukrainien et met en relation des articles universitaires avec des sources ouvertes issues de différents sites internet. Cette méthode offre un condensé rafraîchissant permettant de saisir la place réelle des drones de février à juillet 2022 sur le théâtre ukrainien.
Les drones : innovations, variété et cultures de guerre aérienne
L’auteur présente habilement les deux enjeux qui conditionnent l’utilisation des drones sans les séparer, la collecte de renseignement et la capacité à mener des frappes. Le terme « drone » recoupe un panel large de diverses technologies. De plus, ces systèmes s’intègrent au sein des cultures de guerre aérienne russes et ukrainiennes.
L’auteur s’attache notamment à identifier la place des drones commerciaux, qui ont été associés au conflit par l’opinion publique au travers de nombreuses vidéos relayées sur les réseaux sociaux. Il identifie une grande fertilité ukrainienne quant à la modification et à l’utilisation de ces systèmes initialement destinés au monde civil. Ces drones commerciaux sur lesquels on ajoute des capteurs ou des « bombes bricolées » ont été ainsi particulièrement utilisés par les forces ukrainiennes. Il cite le groupe Aerorozvidka (« reconnaissance aérienne ») qui mène une véritable guérilla aérienne grâce à des actions de renseignement ou à des frappes. Ce modèle décentralisé utilisant des technologies low cost s’intègre très bien dans le système ukrainien, notamment pour la facilité d’utilisation de ces systèmes.
Son analyse se poursuit sur l’utilisation de drones de conception militaire par les deux belligérants. L’utilisation du Bayraktar TB2 de conception turque du côté ukrainien est décrite en utilisant des exemples concrets replacés dans le contexte des affrontements, rendant la lecture digeste. On apprend ainsi qu’il a joué un rôle dans la détection et le naufrage du navire amiral Moskva le 14 avril 2022.
Les russes semblent bouder l’utilisation des drones pour les frappes, leur préférant des hélicoptères de combat. L’auteur trace une des explications du retard russe en la matière, par le fait que le modèle décentralisé de la chaîne de décision ukrainienne est plus propice aux innovations que le modèle hiérarchique et pyramidal russe qui est beaucoup plus rigide. L’auteur prend en exemple le système GIS ARTA créé par les ukrainiens, un véritable « Uber de l’artillerie » qui permet notamment de traiter les renseignements collectés par drone et de commander des frappes d’artillerie dans un temps record.
Les drones : objet d’étude servant à la compréhension générale du conflit
La force de l’ouvrage réside ainsi dans l’analyse des effets des drones sur le reste des systèmes militaires et sur les hommes et femmes touchés par le conflit. Il ne se cantonne pas à une description froide des modes d’utilisation et des innovations que ces systèmes apportent. L’auteur trace des liens avec les enjeux humains de la guerre. L’Ukraine fait face à des enjeux de formation. Il fallait offrir une formation militaire dans les plus brefs délais lors de la conscription. L’utilisation des drones commerciaux fait écho à cet enjeu puisqu’ils ne nécessitent qu’une formation de 5 jours pour pouvoir être utilisés en opération.
En allant plus loin que la simple description tactique de l’usage du drone, il questionne les représentations de ces derniers. Les drones impliquent une forme de permanence, ces objets sont furtifs par leur lenteur, par l’altitude basse qu’ils adoptent et par leur taille. Par exemple, le drone commercial Phantom développé par la société chinoise DJI a une signature radar (« surface équivalente radar ») assimilable à celle d’une chouette effraie, le rendant ainsi très difficilement détectable. Cette idée de permanence des drones commerciaux devient une arme de guerre, notamment par l’effet psychologique produit. Ainsi, on remarque un développement de cages artisanales entourant les chars russes pour se protéger des explosifs largués depuis des drones commerciaux. Cette adaptation se révèle être contre-productive puisqu’elle n’offre qu’une protection marginale tout en les rendant plus facilement détectables. On voit que l’effet psychologique des drones peut dépasser l’effet réel et provoquer des réactions inadéquates.
De plus, ils participent à une inflation de l’information ayant des répercussions psychologiques sur les acteurs de ce conflit. Les images captées par drone ont un intérêt pour le renseignement au service des frappes mais aussi pour la propagande. On assiste à une « jeux-vidéoisation » du conflit où des frappes d’artillerie sont éditées dans un style de jeux-vidéo RTS (Real Time Strategy) et où des soldats russes sont grimés en orcs inspirés du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Ces exemples pouvant faire sourire, sont illustrés par un lien hypertexte en note de bas de page (p. 69) qui permet de visualiser ces montages. Tout en reprenant des références de la pop culture, le lecteur peut comprendre le caractère dérangeant de tels montages et l’effet probable sur le moral des troupes russes. Les images captées par drone servent ainsi de vecteurs de propagande et participent à la guerre informationnelle.
Ainsi, les drones sans être une arme révolutionnaire en soi, sont un multiplicateur de puissance en fournissant du renseignement, en accélérant la chaîne de décision menant aux frappes et en alimentant les campagnes de propagande. L’auteur s’attache à nuancer l’ensemble des phénomènes et des pratiques décrits dans des conclusions de partie et dans une conclusion générale très convaincantes.
Notre avis :
En 226 pages, Les drones aériens dans la guerre russo-ukrainienne réussit l’exploit de nous livrer un tableau varié et nuancé des utilisations et des effets des drones au début de la guerre russo-ukrainienne. Le maître-mot de cet essai est la nuance. À chaque exemple convoqué, l’auteur distingue les enjeux pour les forces russes et pour les forces ukrainiennes de chaque technologie mentionnée. Il s’agit à chaque fois d’identifier les différentes facettes de l’utilisation des drones en évitant un effet loupe qui suggérerait la portée réelle des phénomènes décrits.
Cet ouvrage décrit de façon brillante le début du conflit, de février à juillet 2022. Il devra ainsi être complété par des publications plus récentes pour appréhender le conflit en cours. Cet intervalle temporel fait à la fois la force et la faiblesse de l’ouvrage. Il permet une analyse fine et nuancée. La variété des exemples convoqués, les schémas et les liens redirigeant vers des sources ouvertes offrent un tableau complet de cette période.
Compte rendu rédigé par Julien Rasquin, étudiant en 1ère année du Master Politiques publiques, spécialité sécurité et défense à Sciences Po.
