Sciences Po Défense et Stratégie

Association étudiante

[Prix du livre SPDS 2025-2026] Compte-rendu de lecture 6 – The Drone Age

The Drone Age: How Drone Technology Will Change War and Peace (Michael J Boyle, 2020)

Michael J. Boyle est un politologue américain, professeur agrégé de sciences politiques à l’Université La Salle de Philadelphie et chercheur au Foreign Policy Research Institute, thinktank américain faisant de la recherche en géopolitique, relations internationales et sécurité internationale. Ses recherches portent principalement sur la guerre par drones, la violence politique, le terrorisme, les insurrections et la politique étrangère américaine. Il a été consultant auprès des gouvernements américain et britannique, et conseiller en matière de lutte contre le terrorisme auprès de Barack Obama en 2007-2008.

Cet ouvrage, The Drone Age: How Drone Technology Will Change War and Peace, publié en 2020, donne un aperçu complet et clairvoyant de l’utilisation des drones, depuis leurs prémices jusqu’à 2020. Au fil des chapitres, l’auteur nous plonge dans l’univers des drones comme outils technologiques révolutionnaires, mais aussi comme influenceurs de décisions stratégiques. En effet, Michael J. Boyle soutient que les drones influencent la prise de décisions des gouvernements ainsi que les acteurs non étatiques de deux manières. D’une part, en modifiant leur évaluation des risques et en utilisant cette technologie pour réduire au minimum les pertes militaires sur le champ de bataille ; d’autre part, en élargissant leurs ambitions initiales, grâce à la baisse des coûts et à un meilleur accès à l’information. Selon lui, le drone redessine les frontières entre guerre et paix, avec notamment l’élargissement des zones de conflits, et l’abaissement du seuil politique des frappes de drones. Deuxièmement, l’auteur insiste sur la « démocratisation des airs » par les drones, offrant de nouvelles opportunités à des acteurs non-étatiques, remettant ainsi en cause « l’asymétrie » traditionnelle, au cœur des rivalités avec les grandes puissances. 

L’illusion d’une guerre propre : abaisser le seuil et élargir le champ de bataille 

The Drone Age ouvre sur le meurtre du yéméno-américain Anwar al-Awlaki en 2011, l’une des figures les plus influentes d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique. Citoyen américain, il a été tué par deux drones Predator et un drone Reaper armé de missiles Hellfire, sans procès, sur décision de Barack Obama. Selon Boyle, cet épisode est révélateur d’une transformation profonde amenée par les drones, où cette technologie n’est pas un simple outil militaire mais altère profondément les calculs stratégiques de ses utilisateurs : « C’est l’essor de la technologie des drones lui-même qui a ouvert la voie à une expansion mondiale des assassinats ciblés. »  

En effet, le premier axe de l’ouvrage porte sur ce que Boyle appelle l’illusion de la “precision warfare” ou « guerre de précision, » l’idée que le drone permettrait une guerre propre, chirurgicale, épargnant les civils. Si la technologie peut techniquement atteindre une précision remarquable, l’auteur montre que cette précision ne suffit pas à rendre la guerre plus humaine, elle la rend surtout plus facile à déclencher. Les drones « ne suppriment pas les risques mais les répartissent » : ils transfèrent le risque physique des soldats vers les populations civiles au sol, tout en créant un moral hazard chez les décideurs politiques qui se sentent immunisés contre les conséquences de leurs choix, tandis que ceux-ci ont un impact réel sur les militaires chargés de mener les frappes. 

Ce sentiment d’impunité se traduit par une expansion géographique et juridique sans précédent du champ de bataille. Boyle retrace comment les frappes ciblées sont passées de zones de conflits déclarés à des “undeclared battlefields », des « champs de bataille non déclarés » tels que le Pakistan, le Yémen, la Somalie, selon une logique qu’il qualifie de “hunting model », « modèle de chasse » : une traque permanente, hors de tout cadre légal clair, où la notion de « menace imminente » est progressivement vidée de son sens. Dès 2010, une frappe de drone avait lieu au Pakistan tous les trois jours. Les cibles ne sont plus seulement des chefs opérationnels, mais des soldats de base. Le drone n’a pas créé la pratique des assassinats ciblés, mais il l’a normalisée au point qu’elle passe presque inaperçu aux yeux du grand public. L’auteur vient même à affirmer que « les frappes de drones ont également remplacé toute stratégie politique », faisant de la frappe une fin en soi plutôt qu’un moyen pour atteindre des objectifs stratégiques définis.

La démocratisation du ciel : quand les acteurs non-étatiques s’emparent de l’espace aérien

Le second fil conducteur de l’ouvrage est celui que Boyle formule comme étant que « la généralisation des drones a véritablement démocratisé l’espace aérien ». Là où l’espace aérien était le monopole des grandes puissances militaires, le drone ouvre désormais le ciel à une pluralité d’acteurs, à bas coût. Gouvernements, organisations internationales, ONG, entreprises privées, mais aussi groupes terroristes et cartels de la drogue mexicains cherchent tous à s’en emparer, « pour de bonnes ou de mauvaises raisons. »

Boyle consacre un chapitre entier à l’utilisation des drones par des acteurs non-étatiques, montrant comment ceux-ci permettent de rééquilibrer des rapports de force jusque-là très asymétriques. Le Hezbollah, soutenu et financé par l’Iran, est présenté comme le premier acteur non-étatique à avoir réalisé avec succès une frappe ciblée par drone. L’organisation en utilise pour ses effets tactiques mais aussi pour sa portée psychologique et symbolique. Daech, de son côté, a utilisé des drones commerciaux chargés d’explosifs en Syrie et en Irak, transformant des appareils civils en armes de guerre à bas coût. L’auteur recense cinq raisons pour lesquelles les groupes terroristes y trouvent un avantage : la réutilisabilité (contrairement aux attentats-suicides), la compression du temps de réaction des forces de l’ordre, le manque de réglementation, la capacité de planification à distance, et la possibilité de s’adapter aux nouvelles technologies. Le drone efface ainsi une partie de l’ « asymétrie de puissance » qui constituait jusqu’alors la caractéristique principale des conflits impliquant des acteurs non-étatiques. Bien que cette démocratisation soit bien réelle, l’auteur insiste aussi sur le fait qu’une attaque terroriste par drone contre des pays occidentaux a peu de chances d’arriver en raison d’obstacles technologiques rendant cette tâche particulièrement complexe (détection par les pays visés, planification à distance, l’armement des drones en matières dangereuses). Ceci les rend également, pour le moment, peu propices à être utilisés par des loups solitaires. 

Notre avis

The Drone Age se distingue avant tout par son accessibilité. Boyle alterne entre récits factuels (l’élimination de Nek Muhammad au Pakistan, les opérations du Hezbollah au Liban, les drones de Daech en Syrie), apports historiques (histoire de la reconnaissance aérienne depuis la Première Guerre mondiale, évolution de la définition des « assassinats ciblés »), entretiens avec des pilotes de drones et des autorités militaires américaines, et mises en contexte juridiques et géopolitiques. Cette variété narrative rend le livre aussi bien lisible pour le grand public que rigoureux pour un lecteur spécialisé. La diversité des sujets traités, armées conventionnelles, groupes terroristes, surveillance civile, usages humanitaires, offre en outre un tour d’horizon complet d’un sujet que l’on aurait pu craindre trop technique.

Deux limites méritent néanmoins d’être signalées. La première est géographique : l’ouvrage reste très centré sur les États-Unis et leur politique de frappes ciblées, au détriment d’autres acteurs aujourd’hui majeurs comme la Turquie ou la Chine. La seconde est chronologique. The Drone Age est publié avant deux ruptures majeures : la guerre en Ukraine, qui a fait des drones le centre de gravité d’un conflit entre États ; drones kamikazes Shahed en masse, démocratisation de la production de drones par des civils, guerre électronique. La deuxième est la question de l’intégration de l’IA dans les systèmes de ciblage. Boyle l’effleure dans son dernier chapitre mais elle est aujourd’hui au cœur des débats opérationnels et éthiques. En effet, l’auteur soulève dès 2020 la question du maintien d’un « humain dans la boucle » dans les systèmes d’armement autonomes, et avertit que « les drones, comme toute technologie, sont sujets à des abus » en « en faisant abstraction des questions morales fondamentales que leur utilisation soulève. » Récemment, la pertinence de cet avertissement a été tragiquement confirmée. Le 28 février 2026, au premier jour de la guerre américano-iranienne, une frappe américaine intégrant de l’IA  a détruit l’école élémentaire Shajareh Tayyebeh de Minab, dans le sud de l’Iran, tuant plus de 100 enfants. Il ne s’agissait pas d’une frappe de drone, mais cela révèle les risques d’intégrer de l’IA à du ciblage militaire. Associé à des drones semi-autonomes, voire autonomes, cela représenterait un risque majeur de mauvais ciblages, s’éloignant plus que jamais de l’argument promu par certains qu’une guerre de drones est une guerre plus humaine. 

Qui décide ? Qui est responsable ? Ou s’arrête le champ de bataille ? Ces questions que l’auteur nous invite à considérer révèlent justement la clairvoyance de l’ouvrage, alors que celles-ci sont plus actuelles et plus urgentes que jamais. 

Compte rendu rédigé par Jehanne Pocquet, étudiante en 2ème année du Master International Security (PSIA) à Sciences Po.

Comité de rédaction

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Revenir en haut de page