Rencontre Diplo’ #4 : Diplomatie énergétique et tensions en Méditerranée orientale. Table-ronde sur la “Mer de gaz”

Les intervenants :

  • Aghiad Ghanem : doctorant au CERI, chercheur associé à l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes
  • Joëlle Dalègre : chercheuse à l’INALCO en Relations Internationales et spécialiste de la Grèce
  • Anna Créti : économiste et chercheuse sur les questions de l’énergie à l’Université Paris-Dauphine
  • Dorothée Schmid : chercheuse à l’IFRI et économiste

Cette conférence s’inscrit dans le cadre du Cycle Diplomatie que l’association mène, depuis le mois de septembre, en partenariat avec la Revue de Défense Nationale. Elle a eu lieu le 10 décembre 2020. Elle est accompagné par un dossier cartographique illustratif fourni par Mme Dalègre : Dossier Table-ronde Mer de Gaz.

« Mer de gaz », pourquoi une telle expression ?

L’identification de la Méditerranée au gaz est relativement récente. Il est plutôt d’usage d’associer le gaz à la Russie ou à la Norvège. Mais depuis la découverte de gisements dans la partie orientale de la mer – gisements qui permettraient de produire le double de la production norvégienne actuelle qui répond à un 1/3 de la demande européenne – un conflit frontalier s’est déclaré entre les pays ayant manifesté leur intérêt pour ces ressources potentielles. La Turquie, Chypre et l’Egypte se sont en effet positionnés, depuis cette découverte, sur les infrastructures d’acheminement du gaz entre le Proche-Orient et l’Europe.

Les événements de cet été ont ravivé des tensions structurelles entre les pays de Méditerranée orientale. Il y a eu en effet l’envoi de rebelles syriens vers la Libye pour soutenir le gouvernement de Fayez el-Sarraj dans le cadre d’une redéfinition de des frontières turques au détriment de la Grèce, la confrontation entre la frégate française Le Courbet et le pavillon turc, la présence de navires de recherche sismique et de forage turcs aux alentours d’îles grecques.

Dans cette cristallisation des tensions autour du gaz en Méditerranée, il y a donc un aspect technique concernant les infrastructures d’acheminement, et un aspect diplomatique avec le contexte de la guerre en Libye et les conflits frontaliers gréco-turcs notamment. 

Quel marché de l’énergie en Méditerranée orientale ?

La formation du marché gazier méditerranéen est relativement récente. En effet, le marché européen relatif au gaz a été ouvert à la concurrence dès 1998. Les échanges sur ce marché se font principalement sur l’axe France-Angleterre qui suit le trajet de l’Eurostar. Ces échanges fournissent à eux-seuls ¼ du total des échanges gaziers européens. Les autres marchés, français, italiens et allemands, en termes de liquidité, restent satellitaires par rapport à ces échanges en mer du Nord même si on constate une bonne disponibilité de la ressource.

En Méditerranée, la logique a été toute autre. En effet, l’objectif a été d’ouvrir un nouveau marché mais sans en contrôler les ressources afin de mettre en concurrence les deux principaux fournisseurs : la Russie et la Norvège, même si leur offre pourrait suffire à satisfaire la demande européenne. Le but était de diversifier l’offre afin d’assurer la sécurité énergétique du continent.

Par conséquent, l’Europe n’ayant pas la main sur ses propres ressources, elle importe aujourd’hui presque 60% de sa demande en gaz. Le taux de dépendance énergétique est très hétérogène entre les pays (il peut aller de 90% pour Malte, à 40% pour d’autres par exemple). De ce fait, même si l’Europe souhaite diminuer de plus en plus sa consommation en gaz au regard des exigences écologiques, ses gisements vont continuer à décroître puisqu’elle ne les maîtrise pas. Les tensions politiques liées à ces gisements ont donc elles, un bel avenir.

Dans la quête de ces antagonistes russes, certains partenaires au Moyen-Orient se sont distingués. Le Qatar a ouvert la voie à la construction d’infrastructures pour acheminer le gaz en Europe. Ce pays est en effet doté des troisièmes réserves mondiales de gaz naturel, et veut devenir leader mondial du gaz naturel liquéfié (GNL) grâce à d’importants investissements.

La Grèce prend une place de plus en plus importante dans ce marché européen, notamment grâce à son accord en début d’année avec Chypre et Israël sur le projet de gazoduc EastMed reliant les trois pays. La Grèce est dépendante des importations, mais elle dispose de limiers qui lui donnent presque 40% de sa consommation (venant du Nord et de l’Algérie). 

Quant à la Turquie, c’est un pays 100% dépendant en termes d’hydrocarbures, il importe entre 90% et 95% de ses besoins en gaz et en pétrole. Ankara a donc orienté sa politique étrangère sur ces questions d’importation à partir des années 2000 en positionnant le pays comme un pont entre l’Orient et l’Occident de façon à ce que les gazoducs passent sur son territoire. L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan est un résultat concret de cette politique, tout comme le gazoduc Bakou-Tbilissi-Erzurum. Le second point de la stratégie turque est la sécurisation de ses propres réserves afin d’équilibrer la part d’énergie extraite en Turquie par rapport à la part importée. 

Le droit international de la mer en question

Les litiges gréco-turcs concernant les eaux territoriales apparaissent au début des années 1970 à la suite de la codification du droit de la mer à la conférence de Genève en 1958. A la suite de l’adoption des conventions de Genève, la surface des eaux territoriales double. Mais dans le cas de la Grèce, l’extension de ses eaux couvre pratiquement toute la mer Egée. La Turquie signale alors dès 1974 que, se sentant bloquée par cette extension, les conventions de Genève seraient un casus belli. 

La Convention de Montego Bay de 1982 n’a pas arrangé les choses car elle donne une définition ambiguë de la Zone Économique Exclusive, notion qui complète les conventions de 1958. En effet, d’après l’article 57, la ZEE ne s’étend pas au-delà de 200 000 marins. La Grèce possédant l’île de Castellorizo – une île étant par ailleurs considérée comme équivalente à tout autre territoire terrestre selon l’article 121 – ses eaux s’étendent jusqu’à cette île proche des côtes turques. D’un autre côté, l’article 76 donne la définition du plateau continental, il comprend les fonds marins et leur sous-sol au-delà de sa mer territoriale « sur toute l’étendue du prolongement naturel du territoire terrestre ». La Turquie considère donc que l’Est de la mer Egée est le prolongement naturel de son territoire. Ankara n’a donc pas signé la Convention de Montego Bay, s’estimant perdante.

Cette question de définition n’étant pas réglée, les tensions reviennent périodiquement, surtout quand il y a l’exploitation potentielle de gisements dans les eaux chypriotes à la clef. L’imbrication d’enjeux stratégiques dans cette zone n’a pas permis de régler les litiges par des accords bilatéraux, comme l’ont fait la Norvège et la Russie en 2010 ou la France et le Canada par rapport à Saint-Pierre et Miquelon.

La place de l’énergie dans le réveil de la puissance turque

Le projet « Patrie bleue » ou « Mavi Vatan » est un concept mis en place par un ancien amiral turc, Cem Gürdeniz, d’une famille politique kémaliste ayant la particularité d’être de gauche voire d’extrême gauche. Ainsi, contrairement aux kémalistes plus centraux, cette famille s’inscrit dans une logique anti-impérialiste qui l’incite à se rapprocher davantage de la sphère russe que de la sphère européenne ou américaine. En 2006, M. Gürdeniz soutient que la Turquie est une civilisation bleue, qu’elle doit donc se positionner sur tous ces espaces maritimes, mais les hommes influents pro-russes, alors soupçonnés de fomenter un coup d’Etat, se font écarter à ce moment-là du pouvoir. Ce n’est qu’au moment où le président Erdogan revoit complètement sa politique il y a quatre ou cinq ans, et passe à une logique d’alliance avec l’extrême gauche notamment pour combattre les Kurdes dans le cadre de la synthèse islamo-nationale, que la doctrine de l’amiral refait surface. 

L’enjeu de l’énergie s’inscrit plus généralement dans la politique étrangère de la Turquie. Il permet en effet de mobiliser l’opinion publique de deux façons. La première est d’agiter la logique d’autonomie – c’est le motif utilisé lors de l’invasion turque de Chypre en 1974. La seconde est la logique d’antagonisme qui excite le sentiment nationaliste. Cette logique s’illustre dans la confrontation entre le « nous » réunissant les partis politiques turcs (CHP, GDP, AKP) contre le « eux » européen. Cette logique fonctionne d’autant plus que la Turquie souhaite se relever d’un traité présenté comme humiliant et scandaleux.

L’opinion publique turque étant très politisée sur les questions de politique étrangère, elle se révèle assez réceptive au discours de concorde nationale du président, même si sur le moyen et long terme, il serait étonnant que cette crise énergétique fasse oublier la crise intérieure.

En effet, la vision de l’énergie s’adapte au moment historique. Aujourd’hui, ce qui est en jeu est bien l’idée de souveraineté nationale plus que celle de manquer de ressources. Cette situation rappelle celle de la négociation du gaz russe il y a cinquante ans, mais les conditions économiques ont changé. La préoccupation sur l’approvisionnement en ressources gazières et pétrolières va ressurgir incessamment sous peu.

Le conflit gréco-turc se cristallise autour de Chypre depuis son indépendance du Royaume-Uni en 1960, et encore davantage depuis l’invasion turque en 1974. Les perspectives de détente se sont encore plus éloignées quand Chypre-Nord a accordé des droits de prospection pour ce qu’elle estime être sa part des eaux territoriales. Récemment, l’élection du candidat pro-turc Tatar au Nord a sapé l’espoir d’une reprise des discussions. Tant que la question chypriote ne sera pas réglée, les conflits gréco-turcs seront pérennes. 

Équilibres des enjeux internationaux et relations internationales

Du côté grec, il y eut un moment de réhabilitation de la Turquie dans les années 2000, notamment grâce au volontarisme de l’ancien premier ministre Georges Papandréou. A l’inverse, l’AKP met en avant aujourd’hui un discours revanchiste et révisionniste sur les frontières turco-syrienne, remettant ainsi en cause le traité de Lausanne, ou bien sur l’appartenance à la Grèce des îles Dodécanèse. Le parti tente l’alliance de l’héritage ottoman avec l’héritage nationaliste kémaliste, et témoigne ainsi d’un vrai attachement à la présence turque en mer Egée. L’idée des deux Turquie – dont une aurait été lésée par l’autre – est réellement prégnante. Les agissements d’Ankara en Libye sont d’ailleurs moins critiqués par les opposants. Erdogan a donc tenu des mots très forts contre la Grèce et la France qui ont dissipé peu à peu le fantasme de réconciliation.

La probabilité d’un conflit ouvert est quasi nulle. Le président Macron a essayé de jouer la carte du conflit armé cet été face à une Turquie qui s’arme de plus en plus et contre laquelle on s’allie, à commencer par les Emirats Arabes Unis. L’internationalisation des ennemis turcs en dehors de l’Europe et de l’OTAN avec l’axe Egypte-Israël-EAU donne l’impression qu’une grande menace pèse sur elle, et légitime ainsi le discours d’Erdogan. La Turquie montre effectivement depuis 2016 une aversion au combat très faible, et son intervention au Haut-Karabagh l’a bien démontré.

Là où Erdogan pense qu’il a gagné aujourd’hui c’est le fait qu’il se présente comme celui qui appelle à revenir à la table du dialogue tandis que s’oppose à lui une Europe cacophonique. L’Allemagne a en effet mis un certain temps à s’aligner sur la possibilité de sanctions. Ce qui sûr en revanche, c’est que la possibilité d’un dialogue semble très difficile avec une Turquie qui donne l’impression de faire front commun et ne démordra pas de ses convictions. La Grèce est parfaitement consciente de cela, et rassure tant bien que mal son peuple en lui montrant que l’Europe est de son côté, même si elle sait que les sanctions n’ont qu’une efficacité politique.

L’accord de février 2020 sur le gazoduc Eastmed inclus dans la liste des projets d’intérêt commun européen (PIC) s’est conclu dans la perspective d’indépendance énergétique et de sécurité de l’offre ainsi que la continuité de l’approvisionnement. Mais le tracé est vraiment conflictogène : il s’agit de faire le tour de la Turquie en passant par Israël, Chypre, la Grèce pour atterrir en Italie. La France a directement intérêt à la réussite de ce projet car Eastmed est soutenu par Edison, une filiale d’EDF. La sécurité énergétique sera-t-elle un motif suffisant pour surmonter les antagonismes ? 

La question de la neutralité carbone que vise la Commission européenne est un autre argument soutenant la thèse de la non-réalisation d’Eastmed, tout comme les sommes faramineuses nécessaires et les problèmes techniques énormes qui ne rassurent pas les investisseurs. Ce projet semble donc davantage symbolique et politique qu’économique.

Les Etats-Unis cherchent à s’introduire dans le marché gazier méditerranéen via leur GNL pour concurrencer les pays producteurs, mais la demande européenne n’est pas à la hauteur de l’offre. Le GNL américain transite donc par l’Europe jusqu’en Asie. Mais les pays de l’OPEP sont capables de faire une enchère au plus bas prix pour éviter que le GNL américain soit extrait.

 

Ce compte-rendu a été rédigé par Maëlle Panza

Comité de rédaction

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