Rencontre Diplo’ #3 : Quelle diplomatie méditerranéenne pour la sécurité et le développement ?

Intervenante : Mme Lina BLIN, directrice de cabinet du Secrétaire général de l’Union pour la Méditerranée

Dans le cadre de son cycle diplomatique, SPDS a organisé jeudi 3 décembre une discussion avec Lina BLIN, directrice de cabinet du Secrétaire général de l’Union pour la Méditerranée (UpM). Diplômée de Sciences Po et de Paris I-Sorbonne, Lina BLIN est conseillère des Affaires étrangères (cadre d’Orient). Après de multiples expériences en affaires publiques, elle intègre la carrière diplomatique, d’abord en tant que rédactrice (2011-2014), puis comme deuxième conseillère à l’ambassade de France en Jordanie (2014-2017). Elle a notamment publié Les mutations du nationalisme des réfugiés palestiniens – le cas de Homs, Syrie (2010). 

Lors de cette discussion, Madame BLIN a accepté de répondre aux questions suivantes : Comment conjuguer la stratégie européenne aux priorités des autres pays du pourtour méditerranéen ? Quelles sont les réussites de l’Union pour la Méditerranée ? Quelles réalités et quel avenir pour une diplomatie méditerranéenne ? 

[Avant de commencer, l’intervenante précise que ses propos n’engagent pas l’UpM.]

Lina BLIN commence son propos en rappelant que le 27 Novembre dernier, le processus de Barcelone a fêté son 25ème anniversaire. 

Bleu : membre de l’UE
Rouge : observateur
Ocre : autre membre
Vert : membre suspendu

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Lina BLIN : Il s’agit de l’initiative la plus ambitieuse concernant la politique en Méditerranée. En voulant mettre en place un espace commun de paix, de stabilité et de prospérité à travers un partenariat à la fois politique, économique et financier, mais aussi social et culturel, le processus de Barcelone comporte un aspect utopique. Il a notamment introduit un financement EUROMED et a ouvert la porte à la démocratie, au respect des droits humains et aux échanges culturels entre les deux rives.

Cependant, cet anniversaire illustre le manque d’enthousiasme des pays membres du processus. Il n’a pas eu l’écho qu’il méritait et tout le monde est d’accord pour le qualifier d’échec. Quelles sont les raisons de cet échec ? Cette diplomatie méditerranéenne s’est-elle donnée les moyens de son ambition ? 

La diplomatie en Méditerranée et ses objectifs : fixés par l’UE, pour l’UE

Les pays du Sud ne sont pas les moteurs de cette diplomatie et des objectifs qu’elle s’est fixés. Il s’agit d’une politique strictement européenne, dont les Etats du Sud bénéficient tout de même. C’est à la fin de la Guerre Froide que l’Europe envisage une coopération Nord-Sud en Méditerranée. Les accords d’Oslo ont été l’un des principaux déclencheurs de cette dynamique, dorénavant les accords de paix permettaient d’ouvrir une possibilité de prospérité et d’engager le processus de dividende de la paix. Ils représentaient à cette époque un véritable espoir. 

A travers le partenariat Euromed, l’UE a cherché à donner aux pays de la rive Sud un statut particulier de coopération avec les pays du Nord, en mettant notamment en place une zone de libre-échange en Méditerranée. Malgré les avancées permises par le processus de Barcelone, deux écueils sont tout de même identifiables. Premièrement, les attentes des pays du Sud n’ont pas été remplies. Deuxièmement, ce partenariat ne met en place que des relations bilatérales. L’aspect régional est laissé au second plan. Le volet économique illustre bien ce point. En effet, la majeure partie des pays du Sud sont uniquement tournés vers l’UE en termes d’échanges, alors que le commerce de l’UE vers les pays du Sud ne représente que 9% des échanges en Méditerranée et les échanges économiques entre pays du Sud ne représentent qu’à peine 1%.

Certains pays du Sud ont alors cherché à diversifier leurs exportations, notamment en se tournant vers les pays du Golf. L’enthousiasme entourant initialement le processus de Barcelone n’a pas été opérationnalisé et s’est par la suite heurté à d’importantes crises régionales. Finalement, les accords d’Oslo s’avèrent être un échec et la méthode de négociation dans le cadre de processus de paix ne marche plus. Ce tournant signe alors l’échec du processus de Barcelone. 

Barcelone n’a pas suffi mais a ouvert la voie à de nouvelles initiatives comme le dialogue 5+5 instauré en 1990, comprenant au Nord : la France, l’Espagne, l’Italie, le Portugal et Malte, et les cinq pays de la rive Sud : Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, et Egypte. Le dialogue 5+5 a survécu au fil des années et s’est alors décliné en rencontres sectorielles. S’il s’est pérennisé, ce format ne reste qu’un dialogue. Il lui manque le format opérationnel que prévoyait le processus de Barcelone. Il ne s’agit donc pas de l’illustration d’une politique en Méditerranée. 

En 2008, l’Union pour la Méditerranée (UpM) est créée à l’initiative de la France. L’idée derrière cette union était de prendre acte de ce bouleversement international et de s’y adapter en prenant le contre-pied de Barcelone, trop utopique et avec pour cœur, seules les ambitions européennes. Aussi bien dans sa structure que dans sa gouvernance, l’UpM vise à mettre sur un pied d’égalité les pays de l’UE et ceux du Sud. A titre d’exemple, le Secrétaire général doit obligatoirement venir d’un pays de la rive Sud et sera secondé par un Français. Par ailleurs, l’UpM a pour ambition d’être beaucoup plus concrète que EUROMED. Elle cherche à mettre en place des projets régionaux avec une approche bottom-up. Une union politique n’est pas le but en soit mais la conséquence des intérêts économiques communs. 

Pourtant, il a de nouveau rapidement été question de l’échec de l’UpM qui s’est heurtée à deux principaux écueils. D’une part, dès sa création l’Union a été handicapé car privée d’accomplir son but premier : financer des projets concrets et opérationnels. L’UE a en effet décidé que les financements de l’UpM ne pourraient pas servir à l’élaboration de projets. D’autre part, l’UpM a toujours été perçu comme un héritage de la présidence de Sarkozy et a, par conséquent, bénéficié d’un moindre investissement par ses successeurs.

Flottement stratégique en Méditerranée  

La politique en Méditerranée n’a jamais été une véritable priorité. Elle ne s’est pas donné les moyens de ses ambitions et a surtout résulté en une politique de désordre, trop hétérogène.  La diplomatie en Méditerranée n’a jamais été précisément définie. On ne peut d’ailleurs pas parler d’une diplomatie en Méditerranée mais de plusieurs diplomaties. Ces dernières ne cessent de varier, de s’adapter et de changer au gré des partenaires et des crises. Cela génère alors tout un tas d’institutions vouées à être obsolètes. Cependant, une fois créées, ces institutions même désertées demeurent et ne meurent pas, créant alors un ensemble très complexe à appréhender. 

Les grandes tendances de la politique en Méditerranée restent fixées par l’UE, qui ne cesse cependant de redéfinir ses priorités en fonction du contexte. 

De 1995 à 2004, l’UE adopte une politique européenne de voisinage dans son aide aux pays du Sud, notamment à travers les fonds MEDA. Cet instrument a cependant une nature évolutive et n’a cessé de changer et de s’adapter au contexte régional. 

A partir de 2013 et des révolutions arabes, l’UE décide de ne plus être un simple observateur mais de contribuer au processus de démocratisation des pays du Sud.  Elle promet la démocratie, sans l’accompagner d’instruments de contrôle, jugés trop interventionnistes. 

Puis à partir de 2015, de nouveaux enjeux, cette fois liés à la migration et au terrorisme, ont vu le jour en Méditerranée, changeant de nouveau sa politique. Il existe une forme de flottement stratégique en Méditerranée et un manque de définition commune et sur le long terme de sa politique. 

Une rive sud fragmentée et l’urgence du volet développement 

La rive sud n’est pas un ensemble intégré. C’est un ensemble en voie d’implosion, où les appels à une intégration régionale ne résonnent que comme des vœux pieux. Les échecs y sont souvent plus visibles que les réalisations. Si un recul de l’unilatéralisme américain dans la région pourrait être une opportunité pour le développement d’un multilatéralisme endogène des pays du Sud, il s’avère que ce vide laissé par les américains laisse plutôt place à un désordre régional auto-alimenté. De fait, la rive Sud est en proie à un mouvement de fragmentation. 

Aucun pays du Sud n’a la volonté d’imposer un agenda politique commun. Tous ont une volonté d’imposer leurs intérêts propres mais pas de diplomatie organisée. Laissant ainsi la place aux puissances régionales d’imposer leur politique. La Turquie, fragmentée de l’intérieur, adopte une politique islamo-nationaliste. De même, l’Iran en instrumentalisant la société et des instances politico-militaires génère de désordre, de la violence et de l’instabilité. Quant à Israël, il se cantonne à une logique d’endiguement. Il intervient seulement quand sa population est touchée, chose qui semble de moins en moins probable avec l’Iron Dome. Israël n’a plus d’intérêt à régler les troubles régionaux. Les derniers accords de normalisation illustrent bien ce point. Ils n’instaurent non pas un processus de paix visant à régler les conflits, mais plutôt adoptent une approche beaucoup plus pragmatique que pacificatrice. 

Il s’agit d’un délitement qui est bien loin de ce que l’on pouvait espérer pour une politique méditerranéenne. Mais si une multitude de politiques se concurrencent, il n’y a qu’une et unique Méditerranée. Cela amène notamment au volet développement. Les pays au pourtour de cette mer partagent des enjeux de développement sociaux, économiques et humains communs. Ces enjeux et ces problématiques vont prendre le pas sur les enjeux politiques. L’un des plus importants d’entre eux n’est autre que la crise environnementale. Or, si rien n’est fait, le délitement pourrait être accéléré par cette crise. 

A ce sujet, un rapport a été publié très récemment illustrant les conséquences du changement climatique en Méditerranée dans les années à venir. Du fait de sa topographie, cette région est l’une des zones qui subit le plus violemment les conséquences du changement climatique. La Méditerranée pourrait être un laboratoire de ce que va entraîner cette crise au niveau mondial. 

La Méditerranée est aujourd’hui l’une des régions du monde comprenant la plus importante concentration de pollution plastique, l’augmentation de la température y a été accélérée entraînant des épisodes de sécheresse. En corollaire, on y observe aussi une des plus fortes baisses de disponibilité en eau douce, due aussi à une pression démographique. Le rapport établit des prévisions alarmantes concernant le nombre de personnes qui se trouveront en situation d’urgence humanitaire dans les années à venir. Aucun pays de la zone n’aurait actuellement les capacités d’y répondre. D’autant plus que le changement climatique impactera plus que fortement les productions. La production de fruits et légumes en Egypte devrait, à titre d’exemple, baisser de 40%. Non seulement la quantité devrait baisser, mais la qualité nutritionnelle des produits devrait aussi être impactée. D’ici 2100, le niveau de la mer en Méditerranée devrait augmenter de 2 mètres : 15 métropoles méditerranéennes sont ainsi menacées d’inondations. 

Les conséquences de cette crise seront donc désastreuses. Mais quelles réponses y apporter ? Aujourd’hui, nous savons, nous sommes au courant de ce qui se profile. Cela fait plus de 40 ans que cette problématique du développement durable est étudiée. Depuis quelques années, les scientifiques ont compris qu’il était plus que nécessaire de vulgariser les résultats de leurs recherches pour les politiques. C’est l’intention première de ce rapport. 

Quelle est la prochaine étape ? Des Plans d’Actions en Méditerranée mettent déjà en place des institutions. Le cadre, les commissions, les financements et les connaissances existent déjà. L’enjeu d’aujourd’hui est de comprendre qu’il faut régionaliser les efforts. Ne pas seulement se cantonner à l’UE. La Méditerranée est un espace commun partagé avec d’autres Etats et une politique unilatéraliste risque de nous revenir dessus comme un boomerang. 

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En conclusion, Lina BLIN invite le plus grand nombre de personnes à lire la synthèse du rapport que l’on peut retrouver à l’adresse suivante : https://www.medecc.org/first-mediterranean-assessment-report-mar1/.

 

Compte-rendu rédigé par Rhéa Fanneau de la Horie

Comité de rédaction

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