Centrafrique : quel bilan post-élections ?

Mi-décembre 2020, la Coalition des Patriotes pour le Changement (CPC) lançait une grande offensive en Centrafrique pour empêcher la tenue des élections présidentielles. Cette coalition rassemblant la majorité des groupes armés centrafricains (3R, UPC, MPC…) en vint rapidement à prendre d’importantes villes comme Bossangoa ou Bambari et à menacer Bangui, avant de reculer face aux troupes centrafricaines, leurs alliés russes et rwandais, et la MINUSCA. 

Plusieurs mois après les élections du 27 décembre, leur proclamation définitive et la reconquête progressive du territoire centrafricain, quel bilan peut-on tirer de celles-ci ? Et dans quelle mesure les rapports de force se sont-ils recomposés en RCA ?

La perpétuation de la « République de Bangui »

  • Des résultats d’élections contestés mais entérinés 

Alors que près de 80% du territoire centrafricain était encore contrôlé par les milices en novembre 2020, on pouvait déjà légitimement se demander comment les élections présidentielles et législatives prévues le 27 décembre pourraient se tenir. Et l’offensive de la CPC en mi-décembre a définitivement troublé la bonne tenue du vote.

Malgré une victoire pour l’actuel président Faustin-Archange Touadéra dès le premier tour avec 53,16% des suffrages, l’opposition ,incarnée notamment par Dologuélé et Ziguélé, n’a pas manqué de dénoncer « une mascarade », des « fraudes massives », et surtout les conditions sécuritaires ayant empêché la tenue d’élections justes. En effet, certaines sous-préfectures étaient directement sous la menace de la CPC. Ainsi, la participation électorale d’abord jugée à 76% par les autorités a dû être revue plus raisonnablement à 35%.

Si le recours des opposants auprès du Conseil Constitutionnel n’a pas été reçu, et que la France, l’ONU, la Russie mais aussi l’Union africaine ont rapidement félicité le président pour cette réélection, l’assise démocratique de Touadéra en a été fortement atteinte. 

  • Une légitimité entamée

Au-delà de la « stabilité » à court-terme induite par le renouvellement du mandat de Touadéra, ces élections vont dans le sens de la perpétuation de la « République de Bangui ». En effet, tout l’enjeu du problème centrafricain est l’unification du pays. Or, la participation électorale est concentrée dans les environs de la capitale, tandis que la rébellion des groupes insurgés du Nord touchait le reste du pays. S’il y a donc bien quelque chose que ces élections consacrent, c’est la République et la puissance de l’Etat, qui sont de fait toujours cantonnés à Bangui. De surcroît, sa légitimité politique est désormais également limitée aux environs de la capitale.

Pourtant, c’est cette même situation d’éloignement, à la fois géographique et politique, qui fait des villes comme Birao (au Nord-Est, à plus de 1000 km de Bangui) les traditionnelles bases de la contestation.

C’est donc un sérieux revers pour la MINUSCA, dont l’œuvre devait être consacrée par ces élections et dont l’un des efforts majeurs a été d’installer des postes avancés dans le territoire centrafricain bien au-delà des camps de Bouar (à l’Ouest) et de Bangui, dans une optique de sécurisation globale.

  • Une rupture définitive des accords de Khartoum

Les accords de Khartoum du 6 février 2019 avaient conduit le gouvernement de Touadéra à négocier avec 14 groupes armés pour former un gouvernement inclusif sous l’égide du « DDR ». Fortement critiqués car ils régularisaient in fine l’activité des groupes armés en RCA, sans obtenir dans les faits la contrepartie « désarmement et démobilisation » du DDR, ces accords ont été complètement rompus avec l’offensive conjointe de la majorité des groupes armés au sein de la CPC. Bangui doit donc chercher un nouvel accord avec ces groupes rebelles.

 

Une recomposition des forces 

  • Une reconquête partielle du territoire pour le régime

L’offensive lancée par la CPC  à la mi-décembre 2020 contre le gouvernement s’est vue arrêtée par l’intervention conjointe du Rwanda et de militaires russes venus à la rescousse de Bangui. Depuis, l’Etat a progressivement repris possession des certaines villes tombées un temps aux mains des rebelles : Bossangoa est a été ainsi reprise en février. 

Dans un même temps, à l’arrière, la Coalition des Patriotes pour le Changement (CPC) s’est vue affaiblie par le retrait de la coalition de l’UPC d’Ali Darassa en avril 2021. Active au Sud-Est de la RCA, elle en constitue l’un des principaux groupes armés. 

  • Une pénétration russe renforcée

La Centrafrique constitue l’un des topos de l’influence russe en Afrique. Le bilan post-élections met cependant en avant un approfondissement net de cette influence. La Russie se trouve en effet renforcée comme le partenaire indispensable de Touadéra face aux rebelles. De plus, elle ajoute désormais à son actif les contrôles douaniers, en plus de la garde rapprochée du Président, de la formation d’une partie des FACA ainsi que de la place de conseiller du Président pour la sécurité nationale. En effet, à la suite d’un accord en mai sur la lutte contre les fraudes, les agents russes peuvent désormais prélever les droits de douane

Le mois de mai a également vu la diffusion d’un film russo-centrafricain, Touriste, qui met en scène la coopération et l’héroïsme des Russes et des Centrafricains à vaincre les rebelles… Coopération qui s’est à nouveau traduite par une livraison d’armes ce même mois.

De manière générale, la position d’intransigeance de la Fédération de Russie vis-à-vis des groupes armés et son refus de tout dialogue, notamment avec le chef de la CPC et l’ex-président Bozizé, semble avoir été adoptée par le gouvernement centrafricain.

  • La difficile position de la coalition internationale et de la France

La MINUSCA apparaît clairement en retrait face au Rwanda et aux Russes qui ont « sauvé » le régime en place. Même si on peut la considérer comme Robust Peacekeeping Operation, sa liberté d’action bien moins grande la condamne à un rôle secondaire face à l’activisme des partenaires bilatéraux de la RCA. De plus, la MINUSCA reste encore victime de nombreuses attaques, de fausses informations et manifestations, notamment contre son président Mankeur N’Diaye. Sa volonté de négociation avec certains groupes et Bozizé s’oppose à la vision de Touadéra et des Russes.

La France est elle aussi demeurée en retrait. La participation directe du Rwanda avec qui Paris tente actuellement de normaliser ses relations est un facteur de plus d’inertie pour elle. Et les attaques anti-françaises ne cessent pas, à l’image de l’ instrumentalisation » et de la mise en scène de l’arrestation d’un Français disposant de nombreuses armes à Bangui le 11 mai. La France est ainsi accusée de sa proximité avec le Tchad, les rebelles centrafricains et Bozizé.

 

Des tensions renouvelées

  • Les incertitudes avec le Tchad

Les relations entre le Tchad et la Centrafrique ont toujours été tumultueuses en raison de deux facteurs principaux. Tout d’abord, leur proximité puisque les deux pays possèdent une frontière commune de 1000 km, ensuite, les deux pays sont particulièrement interdépendants en raison de la transhumance des troupeaux à travers leur frontière, l’alimentation du lac Tchad par les eaux prenant leur source en RCA et certaines ressources pétrolières. Ainsi, le Tchad s’est longtemps impliqué dans les affaires centrafricaines. C’est là que se réfugie Bozizé avant de prendre la RCA de 2002 à 2003 avec le soutien des Tchadiens. C’est aussi de là que proviendraient pour un tiers d’entre elles les troupes des rebelles de la Séléka qui s’emparent du pouvoir à Bangui en 2013. De manière plus régulière, de nombreux groupes rebelles agissent entre les deux frontières, se servant du Tchad comme sanctuaire, ou bien lui sont partiellement liés, notamment dans la défense des populations tchadiennes comme le MPC de Mahamat Al-Khatim au Nord de la RCA.

La mort d’Idriss Déby dont le Tchad constituait un « verrou de sécurité » dans la sous-région est porteuse de nombreuses incertitudes pour la RCA, alors même que les conflits externes ont souvent précipité sa déstabilisation, comme pour le conflit du Darfour. On peut noter à ce sujet les récents accrochages entre l’armée tchadienne et les FACA, symbole des relations tendues entre les deux pays. Ces tensions sont aussi alimentées par la rhétorique du gouvernement et de l’ambassade de Russie, comme en témoigne encore le film russo-centrafricain Touriste dans lequel les rebelles sont soutenus par des soldats Tchadiens, et conseillés par un Français…

  • Des relations dégradées avec la France

Après avoir longtemps subi la situation et les attaques anti-françaises, la France vient de prendre des mesures fermes à l’encontre de la Centrafrique. A ainsi été décidé ce 7 juin le gel de son aide budgétaire et de sa coopération militaire. C’est donc une mesure d’un certain poids puisque cette aide représente environ 10 millions d’euros, même si la France reste active au sein de l’EUTM-RCA et de la MINUSCA.

  • Wagner, source de tensions

Enfin, le groupe Wagner contribue lui-même aux tensions en RCA. Il donne certes une assise plus stable à l’Etat, mais risque d’exacerber les tensions ethniques. Ainsi, de nombreuses exactions envers les civils sont avérées, particulièrement vis-à-vis des musulmans Peuls. De plus, Wagner essaierait de nouer des contacts avec l’opposition tchadienne. Sa présence en RCA pourrait alors déstabiliser fortement l’ensemble de la sous-région.

 

Conclusion 

Par leur nature estropiée, les élections centrafricaines de décembre 2020 ne semblent pas pouvoir porter un quelconque apaisement en RCA, en dehors d’une faible stabilité de court-terme sur un territoire limité. Elles constituent plutôt pour la communauté internationale un voile de légalité et de pudeur bien commode sur la situation. 

La faiblesse de l’Etat et le manque de stratégie de la communauté internationale et de la France pour la Centrafrique ont conduit à une recomposition conséquente des forces en présence, ou du moins à un approfondissement de celle-ci. Une Russie moins scrupuleuse et plus prompte par exemple à donner des armes aux FACA a ainsi su répondre aux aspirations d’une partie des Centrafricains.

Désormais, la phase de test sera sûrement l’installation d’une base russe en RCA, à l’instar de ce qui devrait se faire à Port-Soudan. Pour la France, si elle veut peser en Afrique Centrale, un recentrement sur le Tchad serait peut-être préférable et possible au regard de la situation centrafricaine, à défaut de chercher un équilibre d’autant plus périlleux qu’il frôle parfois l’inertie.

Par Charles Ducos

Etudiant en 2e année à Sciences Po Paris

 

Bibliographie

FLICHY de LA NEUVILLE, Thomas (Dir). Centrafrique, Pourquoi la guerre ? Lavauzelle, 2014 (Renseignement Histoire & Géopolitique Etudes)

VIRCOULON, Thierry. Écosystème des groupes armés en Centrafrique, Notes de l’Ifri, Ifri, 2020

Articles principaux

BAROTTE, Nicolas. Guerre de l’intox franco-russe en RCA. Le Figaro, 17/12/2020

BERTHEMET, Tanguy. La Centrafrique bascule dans la violence à la veille des élections générales. Le Figaro, 22/12/2020

BERTHEMET, Tanguy. La Centrafrique est-elle au bord de l’implosion ? Le Figaro, 11/01/2021

Ainsi que :

Corbeau News Centrafrique

Jeune Afrique

RFI

Comité de rédaction

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Revenir en haut de page