« Mavi Vatan », ou quand la Turquie se tourne vers la Mer, après la longue période où elle regardait vers et au-delà de l’Anatolie sous la direction d’Atatürk

Thèmes abordés : L’empire ottoman puis la jeune république turque et la mer – Nouveaux enjeux économiques & énergétiques – Pressions politiques – Droit de la mer – Planification militaire – Stratégie navale

Un grand merci au Capitaine de Frégate Furgolle et au Lieutenant-Colonel Boulogne pour leur aide précieuse dans la réalisation de ce travail.

 

A l’occasion de la publication d’un article du magazine allemand Der Spiegel le 21 août 2020, le vice-amiral en retraite Cem Gürdeniz, à l’origine de l’idéologie « Mavi Vatan », déclarait « Je voulais que la Turquie devienne une véritable puissance maritime ». Cette prise de parole s’inscrit dans une volonté de la Turquie de retrouver sa grandeur perdue et son rôle de puissance régionale – une exigence politique qui passe notamment par un développement de sa puissance maritime.

 

            Mavi Vatan, littéralement « La Patrie Bleue », est une doctrine qui vise à défendre et à développer les droits et les intérêts maritimes de la Turquie en s’appuyant sur le droit international[1]. Son objectif étant de défendre la souveraineté turque dans les 460 000 km2 d’espace maritime que la Turquie revendique à l’encontre des traités en place, la puissance militaire joue un rôle important. Mavi Vatan est une expression devenue courante dans la vie politique turque. Le plus souvent, elle est utilisée pour désigner les revendications maritimes d’Ankara en Méditerranée orientale de manière générale. La Méditerranée orientale concentre les revendications turques et les tensions diplomatiques, économiques et militaires avec ses voisins ; les frontières en Mer Noire étant aujourd’hui reconnues et acceptées de tous. La doctrine “Mavi Vatan” résulte de la pensée de deux théoriciens : le contre-amiral Cihat Yayci et l’amiral Cem Gürdeniz. Représentant un changement stratégique fort, elle émerge en 2015 avec la parution du document de stratégie officiel de la marine turque bien que le terme Mavi Vatan est utilisé dès 2006 par l’amiral Gürdeniz. Après un rejet initial de la part d’élites turques encore ancrées dans une tradition de puissance terrestre, elle est adoptée à la fin des discussions pour intégrer l’Union Européenne. Ainsi en 2019, le plus grand exercice maritime de l’histoire de la Turquie est-il organisé et porte le nom de “Mavi Vatan”, consolidant définitivement le virage stratégique entrepris par Ankara. Aujourd’hui, cette doctrine est d’autant plus au centre des débats que la découverte d’importants gisements gaziers en Méditerranée orientale cristallise les tensions alors que la Turquie y voit l’occasion de réduire sa dépendance énergétique.

Comment l’émergence de l’idéologie de « Mavi Vatan » s’est-elle traduite par le développement d’une nouvelle orientation stratégique centrée sur la dimension maritime ?  

La Turquie cherche à s’imposer comme un acteur clé en Méditerranée orientale en associant justification juridique et pression militaire tout en s’appuyant sur l’émergence d’une idéologie globale : la « Patrie Bleue ».

Alors que la Turquie est à la recherche de sa gloire passée et souhaite retrouver un statut de puissance régionale, le regain des tensions autour des ressources gazière en Méditerranée orientale a motivé une redéfinition de la stratégie militaire turque en la recentrant sur la dimension maritime, tel que défini dans l’idéologie de la Patrie Bleue. Tandis que la Turquie conteste la délimitation de sa ZEE (Zone Economique Exclusive) par le biais d’accords bilatéraux et à travers l’idéologie de Mavi Vatan, elle double ses efforts d’un renforcement de sa puissance et de son influence maritime, rendu possible grâce à un développement de ses capacités militaires et une politique agressive.

 

La Turquie d’Erdogan, une nation à la recherche de sa gloire passée et qui souhaite asseoir sa puissance maritime et redevenir la « Patrie Bleue »

La Turquie à la reconquête de son histoire maritime ?

L’empire ottoman, une ancienne puissance navale à relativiser    

      Le président turc Recep Tayyip Erdoğan, au pouvoir depuis 2014, tient un discours nationaliste, voulant redonner à la Turquie sa gloire d’antan, à l’époque de la Sublime Porte et des sultans. C’est donc tout naturellement qu’il compare allègrement la Turquie d’aujourd’hui à l’Empire Ottoman et s’appuie sur les grandes figures historiques de l’Histoire turque. Depuis fin 2018, la Turquie a entrepris un revirement stratégique majeur en replaçant au centre de sa doctrine la dimension maritime, laissée de côté depuis des décennies au profit de la dimension terrestre et du panturquisme[2] tourné vers l’Asie Mineure.

Or, s’il est évident que l’Empire Ottoman était une grande puissance, sa puissance maritime restait toute relative. Les « barbaresques », nom donné aux corsaires de l’Empire Ottoman, étaient d’excellents navigateurs et ont terrorisé les côtes de la Méditerranée Occidentale ainsi que les flottes chrétiennes dès le début du XVIème siècle et cela pendant plus de 200 ans. Certains grands amiraux et explorateurs tels que les frères Barberousse, Salih Reis ou Oruç Reis sont de véritables héros en Turquie. En s’appuyant sur ces troupes auxiliaires, le sultan Soliman Le Magnifique a décidé de renforcer la présence maritime de l’Empire Ottoman en Méditerranée et a chargé l’amiral Barberousse de cette mission. Dès 1535, la marine de Soliman a égalé en nombre l’ensemble des flottes méditerranéennes coalisées et, malgré quelques défaites et après une alliance formée avec François 1er contre Charles Quint, elle a rapidement contrôlé la Méditerranée à la suite de la Bataille de Préveza en 1538. Toutefois cette prédominance a été de courte durée puisqu’elle a pris fin dès 1571 suite à la Bataille de Lépante[3] durant laquelle la flotte ottomane a presque été totalement anéantie.

A la suite de cette déconvenue, l’Empire Ottoman a reconstruit en moins d’un an, grâce au grand Vizir Mehmet Pacha, une flotte plus importante que celle ayant sombré à Lépante. Toutefois, elle n’a jamais retrouvé sa grandeur et malgré quelques coups d’éclats comme la prise de la Crète en 1572 ou la reconquête de Tunis en 1573, les transformations technologiques engendrées par la Bataille de Lépante ont finit de distancer la Marine ottomane. Ce retard technologique éclatera aux vues de tous lors de la Bataille de Navarin en 1827[4] et forcera l’Empire Ottoman à se focaliser sur ses capacités terrestres, laissant derrière elle ses rêves de puissance maritime.

L’histoire nous apprend que, bien que toujours tournée vers la Méditerranée ainsi que vers la Mer Noire, la Turquie n’a jamais pu, à l’exception notable de la période allant de 1538 à 1571, s’imposer comme une puissance maritime indéniable, se limitant à protéger ses propres côtes et ses intérêts ainsi qu’à participer activement au commerce lucratif de capture des voyageurs chrétiens.

Un revirement stratégique suite aux échecs des négociations pour intégrer l’Union Européenne et à celui de la « Stratejik Derinlik »[5]

      Le soudain virage pris par Ankara dans son orientation stratégique s’explique par plusieurs facteurs, dont deux en particulier : l’échec des négociations visant à intégrer l’Union Européenne (UE) et l’échec de la stratégie néo-ottomane de « profondeur stratégique ».

En effet, la Turquie est engagée depuis 1999 dans un processus d’intégration de l’UE. Dans ce contexte, la Turquie cherche à se faire discrète et à ne pas mettre en péril ses chances d’intégration en ravivant des tensions avec ses voisins sur les questions de délimitation des frontières maritimes. D’autre part, Ankara décide d’élaborer une diplomatie de soft power, avec pour axiome « zéro problème avec les voisins ». Cette stratégie de « profondeur stratégique » consiste à développer le soft power dans les pays musulmans ainsi qu’en Occident en apportant une source d’inspiration pour les autres pays, source basée sur le modèle turc. Ankara endosse alors pleinement ce rôle de médiateur régional. Malgré un bon accueil par les autres acteurs régionaux, il est rapidement mis à mal à partir de 2011 suite aux printemps arabes avec la résurgence de tensions dans la région et l’obligation de la Turquie de choisir son camp. L’instabilité au sein même de la nation turque avec l’épineuse question kurde met également à mal cette politique.

En parallèle, à partir de 2007 et l’arrivée au pouvoir de la paire franco-allemande Sarkozy-Merkel, la situation évolue. Leur ferme opposition à l’intégration de la Turquie au sein de l’Union Européenne pousse l’AKP[6] à se tourner vers un nouvel électorat plus nationaliste et à se détourner de la question européenne. En novembre 2016, les négociations sont officiellement gelées par le Parlement Européen, confirmant un revirement de la politique étrangère turque.

Le 29 septembre 2016, en marge d’un discours où il demande le prolongement de l’état d’urgence suite au coup d’État manqué, Erdogan dénonce les traités de Sèvres et de Lausanne par lesquelles la Turquie a octroyé les îles égéennes à la Grèce. L’année 2016 marque par ailleurs le tournant dans la politique étrangère turque avec le lancement de l’opération Bouclier de l’Euphrate au nord de la Syrie, un rapprochement avec la Russie au détriment des membres de l’OTAN ainsi que la résurgence des tensions en Méditerranée orientale suite à la découverte d’importants gisements gaziers.

L’Expansionnisme turc expliqué par l’Eldorado méditerranéen

Les gisements gaziers de Méditerranée orientale, l’or bleu de tous les dangers

      La Turquie est un pays très dépendant énergétiquement parlant puisque 73% de sa consommation est assurée par des importations. Pour faire face à cette dépendance accrue, Ankara cherche donc à diversifier ses sources d’approvisionnement tout en tentant d’augmenter sa production nationale en exploitant les champs gaziers proches de ses côtes.  Si Erdogan a annoncé « une grande découverte » le 21 août 2020 en se référant au gisement Sakarya situé en Mer Noire, c’est bien la Méditerranée orientale que convoite la Turquie. Décrit comme le nouvel Eldorado gazier, l’est de la Méditerranée est en effet un lieu où les découvertes de gisements gaziers se multiplient depuis une dizaine d’années et où les expéditions de forage se multiplient, faisant ressurgir de nombreuses tensions frontalières. Dans cette course à l’or bleu, la Turquie se sent lésée et a développé, dans le cadre du Mavi Vatan, une politique agressive de contestation des délimitations de sa ZEE afin de pouvoir exploiter un plus grand nombre de ces champs gaziers.

La Méditerranée orientale recèle de ressources en gaz très importantes, estimées autour de 3 000 milliards de mètres cubes, soit autant que les réserves ayant fait la richesse de la Norvège depuis plusieurs décennies. Or, cette manne financière ne bénéficie que très peu, à l’heure actuelle, à la Turquie qui considère que les ZEE telles que définies par le droit international “emprisonnent la Turquie à l’intérieur de ses rivages” et lui refusent l’accès à ces ressources maritimes. Ce sentiment d’être lésé a entraîné un niveau de provocation toujours plus important de la part du régime d’Ankara, faisant ressurgir des tensions séculaires entre la Grèce et la Turquie. Cela aurait pu résulter en un conflit armé entre ses deux pays en août 2020 après une escalade des tensions. L’origine de cette escalade est le déploiement par Ankara d’un navire de recherche sismique, le Oruç Reis, escorté par des bâtiments militaires début août dans la ZEE grecque, à l’encontre du droit international. Cette escalade s’est traduite par le recours à des mots très crus de la part du président turc[7] tandis que la France a dû s’interposer de manière autoritaire afin de soutenir son allié européen et faire redescendre progressivement la pression. Mais la situation reste électrique en raison des forts enjeux économiques et stratégiques et du rejet par la Turquie du droit international en vigueur et laisse craindre une course à l’armement dans la région.

La Turquie s’appuie sur le droit international tout en maintenant une présence constante

      Dans cette quête de la « Patrie Bleue », la Turquie exerce une pression continue pour forcer une redéfinition des ZEE respectives de la Turquie et de la Grèce. En effet, Ankara se sent aujourd’hui lésée par les délimitations actuelles et conteste la prise en compte des milliers d’îles grecques de la mer Egée dans la délimitation du plateau continental grec. En se basant notamment sur les décisions prises par la Cour de Justice Internationale dans les affaires entre Malte et la Libye en 1984, et entre le Nicaragua et la Colombie en 2012, la Turquie souhaite redéfinir sa ZEE sans prendre en considération les îles grecques bordant son littoral. Dans ce contexte, l’île de Meis, Kastellórizo pour les Grecs, cristallise les tensions. Cette île de 10km2 est située à 2 km des côtes turques mais à 580 km du continent grec et génère une zone géographique maritime 4000 fois supérieure à sa superficie. En réponse, Athènes considère que « les îles ne diffèrent en rien du continent » et se réfère à la charte de Séville, document que la Turquie conteste.

Tandis que dans les cours de justice internationale, des juristes des deux pays cherchent à faire entendre leur voix, la Turquie a signé un accord bilatéral avec la Libye le 27 novembre 2019, faisant fi du droit international qu’elle conteste et lui donnant accès à des zones économiques revendiquées par la Grèce et Chypre. Ce mémorandum ayant été reconnu par l’ONU en octobre 2020, Ankara considère ses réclamations légitimes et poursuit ses explorations dans des eaux contestées malgré l’escalade des tensions avec la Grèce et l’Europe.

Par ailleurs, la Turquie maintient une pression constante également au sujet des ZEE de la République Turque de Chypre du Nord et la République de Chypre. Elle est allée jusqu’à accorder des concessions à des compagnies gazières sur des zones pour lesquelles Chypre avait déjà accordé elle-même des concessions (cf. carte). Mais les enjeux sont tels que tous les moyens sont bons pour Ankara afin d’asseoir sa position et de forcer la main à ses voisins grecs et chypriotes en les mettant devant le fait accompli. C’est dans cette dynamique là que s’inscrit la nouvelle politique maritime turque et sa volonté de s’installer comme une puissance militaire régionale, plus seulement terrestre mais également maritime.

 

Une ambition régionale qui se traduit dans la politique maritime turque

Une planification militaire qui met l’accent sur la dimension maritime

Des dépenses militaires en forte hausse

      Si le Mavi Vatan est avant tout une doctrine qui conteste l’application du droit international, elle a également mis le doigt sur le déséquilibre qui existait entre les capacités militaires terrestres de la Turquie et ses capacités maritimes. Or, une forte capacité navale est une précondition pour espérer s’imposer comme la puissance régionale et plus encore pour faire valoir ses droits sur sa ZEE contestée. C’est pourquoi la Turquie, qui recherche un statut mondial et un haut niveau d’autonomie dans ses relations extérieures, privilégie la puissance navale, en bon disciple des théories d’Alfred Mahan.

Depuis 2010, les dépenses militaires de la Turquie ont augmenté de 8,6% pour atteindre en 2019 un montant de $20,4 milliards, représentant plus de 2,7% de son PIB. De plus, Ankara affiche de fortes ambitions en termes de puissance maritime avec de très forts investissements et le développement de sa propre BITD (Base Industrielle et Technologique de Défense). Le 23 janvier 2021, à l’occasion du lancement de la frégate Istanbul, le président Erdogan a annoncé la construction d’un porte-aéronefs turc et a également affirmé vouloir permettre à la marine turque d’intégrer le top 5 des plus puissantes marines du monde dans les années à venir. Cette volonté politique se traduit dans les faits par un flotte turque de plus en plus importante et de mieux en mieux équipée. Alors qu’elle s’appuyait essentiellement sur des partenaires américains et allemands auparavant, la Turquie a développé aujourd’hui sa propre industrie et de nombreux navires sortent des chantiers navals turcs, privés ou d’Etat.

L’un des derniers nés de ces chantiers est le bâtiment de projection et de soutien Anadolu[8], encore en phase d’essais à la mer mais amené à devenir le navire étendard de la flotte turque dès cette année. Il s’agit du premier navire d’assaut amphibie de la Turquie qui va redéfinir complètement la capacité de projection des forces armées turques, imposant de facto un acteur majeur de la région.

Des capacités de projection en pleine expansion

      La prochaine rentrée en service de l’Anadolu n’est qu’une des pierres du déploiement de la nouvelle stratégie militaire turque visant à améliorer ses capacités de projection en s’appuyant sur une marine puissante. Si la Turquie a montré à l’occasion de l’Opération « Bouclier de l’Euphrate » ses capacités de déploiement dans les pays voisins, ses capacités pour une projection plus lointaine restent encore insuffisantes. Néanmoins, plusieurs projets militaires montrent une vraie prise en considération de cet enjeu.

Tout d’abord, l’arrivée de l’Anadolu ainsi que l’annonce de la construction d’un autre porte-aéronefs traduisent la volonté turque de pouvoir se projeter au-delà de ses propres frontières maritimes. En parallèle, la Turquie développe ses forces amphibies et ses capacités de déploiement, avec notamment la construction de nombreuses péniches de débarquement. Le lancement de six nouveaux sous-marins de classe 214 Type TCG Piri Reis et de fabrication turque d’ici à 2027, traduit également cette volonté d’acquérir des capacités de projection de la part de l’État-major turc. Avec l’apport de nombreux engins balistiques de construction nationale et d’une armée de l’air composée en grande majorité de F-16 américains et des nombreux drones dont elle se dote petit à petit, il est évident que l’armée turque cherche à s’imposer comme un acteur à prendre au sérieux.

D’après Muhittin Ataman, politologue turque, « La Turquie est en train de devenir une réelle puissance navale »[9].  En février 2019, 103 navires de guerre, y compris des sous-marins, des navires de débarquement, des frégates, des corvettes et des destroyers, rejoints par des avions de guerre et des unités de l’armée, ont été déployés dans les mers entourant la Turquie – à savoir la mer Noire, la mer Égée et la Méditerranée – pour un exercice intitulé justement « Mavi Vatan ». Cette véritable démonstration de force visait à afficher au monde entier l’ambition navale turque mais aussi à affirmer la détermination d’Ankara à contrôler sa ZEE et à ne plus se plier à un droit international qu’elle considère erroné. Cet exercice naval, plus grand jamais réalisé alors, a été détrôné trois mois plus tard avec le lancement de l’exercice « Denizkurdu » qui a regroupé simultanément 131 navires sur ces mêmes mers, confirmant un revirement stratégique de la part de la Turquie.

Le revirement stratégique turque, d’une puissance terrestre à une puissance maritime ?

L’émergence d’une puissance maritime

      Si la doctrine du « Mavi Vatan » a entraîné un revirement de la stratégie militaire turque, Ankara cherche dans le même temps à s’affirmer comme une puissance maritime et à étendre son influence. Derrière l’augmentation des dépenses militaires et le développement de ses capacités de déploiement, se cache des dirigeants turcs de plus en plus tournés vers la mer. Avec 37 chantiers navals et des prix intéressants, la Turquie s’impose de plus en plus comme un acteur important de la construction maritime. Cela concerne également la construction de bâtiments militaires avec une montée en puissance de la BITD turque. Récemment, la Turquie a notamment annoncé la vente de navires de guerre au Pakistan tandis que des discussions sont engagés avec le Bangladesh pour parvenir à un accord sur une vente d’armes.

Par ailleurs, la Turquie cherche aussi à agrandir sa sphère d’influence dans la région mais aussi en Afrique. Présente depuis 2015 à Doha, la Turquie a inauguré en 2017 une base navale à Mogadiscio où sont stationnés plus de 200 officiers turcs qui y forment chaque année 1500 personnels somaliens. Les jeunes diplômés de l’Académie entonnent l’hymne national turc et les commandos somaliens formés par des instructeurs d’élite de l’armée turque prêtent serment en turc[10], signe de l’influence grandissante de la Turquie dans la région. De plus, la Turquie a signé un accord avec le Soudan en 2018 pour reconstruire et réhabiliter le port côtier de Suakin tandis que des discussions ont été lancées avec Djibouti pour y établir une nouvelle base militaire et rejoindre les nombreuses puissances à y être déjà installées. La Turquie avance petit à petit ses pions.

Enfin, l’action de défier le fait accompli en Méditerranée Orientale montre une Turquie sûre de ses capacités maritimes et qui n’a plus peur des puissances occidentales. Flirtant avec la ligne rouge, Ankara cherche à imposer sa vision et à s’assurer un accès aux nouveaux gisements gaziers.  Les opérations turques en mer Egée sont comparables à celles de la Marine de l’Armée populaire de libération en mer de Chine orientale, et pour la même conquête d’eaux territoriales plus étendues. La Turquie reste cependant une puissance maritime relativement bien moins importante que celle de Pékin.

Un revirement encore timide mais une volonté certaine de venir jouer dans la cour des grands

      D’après la méthode d’Hervé Coutau-Bégarie, la marine turque se classe au 4ème rang mondial derrière la US Navy, la Royal Navy et la Marine nationale ; or il faut nuancer ce classement. En effet, il paraît surprenant, tant en termes de personnels que de tonnage ou encore de technologie que la marine turque soit classée devant les marines chinoise ou russe par exemple. Si les récents investissements engagés pour moderniser et densifier la flotte turque ont permis de la faire passer d’une marine sous-régionale à une marine régionale, elle est encore loin de s’affirmer comme une marine à capacité mondiale.

Par ailleurs, si la Turquie est la première puissance maritime en Mer Noire aujourd’hui, elle doit faire face à la résurgence de la puissance maritime russe depuis l’annexion de la Crimée. La situation est loin d’être semblable en mer Egée et en Méditerranée où la flotte turque côtoie quotidiennement ces marines à capacité mondiale. La nouvelle dimension que la flotte turque est en train de prendre lui permet néanmoins de s’appuyer sur la « diplomatie de la canonnière » pour faire valoir ses droits et ses velléités dans la région. Si elle n’hésite plus à provoquer les autres marines occidentales, elle souffre encore d’un très net déficit technologique. Cela explique pourquoi la Turquie a initié un vaste programme de développement des drones et des missiles balistiques afin de pouvoir harasser et anéantir d’éventuelles flottes ennemies à distance.

Enfin, la marine turque, de façon similaire à la marine chinoise d’il y a 10 ans, ne dispose pas de véritable expérience au combat, n’étant jamais allé « au feu » que ce soit dans le cadre d’une mission de l’Otan ou dans le cadre d’accords bilatéraux avec des pays en guerre. Elle reste avant tout une marine côtière dont les bâtiments sont utilisés comme des canonnières en soutien aux forces terrestres. L’ambition nouvelle s’inscrivant dans le cadre de la doctrine de Mavi Vatan a, entre autres, pour but de la faire basculer vers une marine hauturière et capable de se projeter loin de ses bases. Ankara a la chance de pouvoir s’appuyer sur le travail réalisé par Pékin lors de la dernière décennie sans toutefois disposer des mêmes moyens et dans un contexte très différent.

 

Conclusion

                En 1936, la Turquie d’Atatürk signe la Convention de Montreux, texte qui entérine la rétrocession des îles de la mer Egée à la Grèce ainsi que la libre circulation dans les détroits des Dardanelles et du Bosphore. Si la Turquie kémaliste est tournée vers l’Est et le Moyen-Orient, elle a depuis subi de nombreux revirements stratégiques, le dernier en date faisant écho à la doctrine du « Mavi Vatan ». Dans sa quête d’un statut de puissance régionale, Ankara se tourne dorénavant vers la mer et cherche à s’assurer l’accès à une plus grande ZEE et aux richesses énergétiques de la Méditerranée Orientale. Le gouvernement d’Erdogan mène aujourd’hui un combat sur deux fronts : le rejet du droit international d’une part, Convention de Montreux comprise, et, d’autre part, une politique de la canonnière visant à mettre les pays voisins devant le fait accompli. Si elle se montre très ambitieuse avec l’acquisition de capacités de projection et de déploiement, la Turquie ne peut néanmoins pas consacrer pleinement son budget à sa marine. En effet, l’armée turque conserve une dimension et une tradition terrestre très importante en raison de son passé mais aussi de la guerre civile qu’elle mène dans le Kurdistan turc depuis 1984. Toutefois, si ce conflit pourrait s’avérer être un frein, il n’empêchera pas le virage stratégique entrepris par la Turquie.

 

Par Antoine Humbert

 

Bibliographie :

Ouvrages :

  • André ClotSoliman le Magnifique, Paris, Fayard, 1992, 469 p.
  • Panzac Daniel La marine ottomane. De l’apogée a la chute de l’Empire 1572-1923CNRS, 2009, 537 p.

Articles :

  • Can Kasapoglu, « Turkey’s Growing Military Expeditionary Posture », Terrorism Monitor, volume 18 Issue: 10, 15 mai 2020.
  • Charalambos Petinos, « Chypre dans l’oeil du cyclone. Jusqu’où peut aller la Turquie ? », Conflits, n°31, janvier-février 2021, p.48-50
  • Jacques Deyirmendjian (propos recueillis par Tigrane Yégavian), « Gaz : l’eldorado méditerranéen », Conflits, n°31, janvier-février 2021, p.42-47
  • Ana Pouvreau, « La Turquie dans la Corne de l’Afrique », Conflits, n°30, novembre-décembre 2020, p.58-60
  • Cihat Yayci (entretien réalisé par Aurélien Denizeau), « “La patrie bleue” : quand la Turquie regarde la mer », Conflits, n°31, janvier-février 2021, p.64-65

Internet :

Vidéos:

Notes :

[1]Définition donnée par le contre-amiral Cihat Yayci lors d’un entretien réalisé par Aurélien Denizeau pour la revue Conflits.

[2] Le panturquisme est une idéologie visant à rapprocher voire à unifier l’ensemble des peuples turcophones.

[3]La Bataille de Lépante rassembla près de 500 navires et plus de 170 000 hommes qui s’y affrontèrent pendant trois heures. Cette bataille vit la coalition des principales puissances chrétiennes de Méditerranée mettre fin à l’hégémonie navale de la Sublime Porte tandis que la Bataille de Lépante marqua un arrêt dans la politique expansionniste de l’Empire Ottoman.

[4]Bien que nettement supérieur avec trois fois plus de navires, l’Empire Ottoman y subit une défaite cuisante avec près de 60 navires coulés contre aucun pour la flotte tripartite France-Russie-Royaume-Uni.

[5]« Profondeur stratégique » du nom de l’ouvrage publié en 2001 par Ahmet Davutoğlu, ancien premier ministre turc.

[6]Adalet ve Kalkınma Partisi Ou Parti de la Justice et du Développement. Il s’agit du parti au pouvoir depuis 2002 dont est issu l’actuel président turc.

[7]« Lorsqu’il s’agit de combattre, nous n’hésitons pas à donner des martyrs (…) La question est la suivante : ceux qui s’érigent contre nous en Méditerranée et (au Proche-Orient) sont-ils prêts aux mêmes sacrifices ? », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « A nos ennemis, nous disons “chiche !” ». – Erdogan, discours le 30 août 2020

[8]Quatrième navire de la classe Juan Carlos I, il s’agit d’un navire possédant les caractéristiques d’un porte-hélicoptère, d’un amphibie et d’un porte-avions capable de mettre en œuvre des ADAC/ADAV. Il possède un rayon d’action de 9250 miles nautiques à 15 nœuds.

[9]Turkey emerges as a real naval power | Daily Sabah

[10]Can Kasapoglu, « Turkey’s Growing Military Expeditionary Posture », Terrorism Monitor, volume 18 Issue : 10, 15 mai 2020.

Comité de rédaction

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