Échange avec Madame la Commissaire Sonia Fibleuil, porte-parole de la Police nationale

Le mercredi 13 octobre à 19h, SPDS organisait un échange avec Madame la commissaire Sonia Fibleuil, porte-parole de la Police Nationale. La publication du Livre Blanc sur la sécurité intérieure en novembre 2020 et la clôture du Beauvau de la sécurité en septembre 2021 ont montré une volonté de réorganisation de la Police nationale avec des engagements de réformes profonds. Face aux nouveaux enjeux de sécurité contemporains avec des menaces multiformes et des moyens d’actions parfois peu adaptés, ce moment d’échange privilégié avec la porte-parole de la Police nationale a permis d’éclairer les perspectives de la Police nationale et les spécificités des réformes à venir.  

Sonia Fibleuil a obtenu le concours d’officier de police, puis de commissaire, après avoir suivi des études de droit avec une double spécialisation en géopolitique et criminologie. Avant d’être nommée porte-parole de la Police nationale en 2021, elle avait occupé les postes de chef de la sûreté urbaine de Versailles, d’adjointe au chef de la division nationale pour la répression du terrorisme international au sein de la Sous-Direction Anti-Terroriste et de chef d’état-major à la Direction centrale de la police judiciaire notamment. Son parcours reflète la diversité de spécialisations et de carrières possibles au sein de la Police Nationale. 

Intervention de Madame la commissaire Sonia Fibleuil 

Madame la Commissaire a tout d’abord insisté sur le fait qu’elle ne cherchait pas à simplement présenter la Police nationale mais à donner des éléments d’actualité pour aider les étudiants à la préparation du concours de commissaire de police dont les inscriptions, pour rappel, se terminent le 5 novembre avec des examens prévus en février.

  • Le Beauvau de la sécurité 

C’est par le Beauvau de la Sécurité lancé en février 2021 que Madame la Commissaire a commencé son intervention en rebondissant sur les réflexions initiées par le Livre Blanc sur la sécurité intérieure paru en novembre 2020. Les grandes menaces du futur comme le terrorisme, la radicalisation, la transformation numérique, les enjeux de la criminalité organisée qui s’internationalise et s’organise de plus en plus avec une ubérisation des trafics, sont au cœur du Beauvau de la Sécurité pour préparer la Police nationale aux enjeux de demain. C’est autour de 4 groupes de travail centrés sur l’organisation de la Police nationale, le continuum entre la sécurité intérieure et globale, entre la sécurité privée et publique et autour des ressources humaines et technologiques que se sont articulées les réflexions pendant plus de 7 mois. Madame la Commissaire a insisté sur la nécessité pour la Police nationale de toujours progresser : progresser dans l’accueil des victimes, dans la communication sur son action, dans son dialogue avec la population… Elle a aussi rappelé que le ministère de l’Intérieur avait proposé un budget exceptionnel qui sera alloué en juin, indépendamment de l’alternance présidentielle, pour inscrire dans le marbre ce progrès et ces évolutions. 

  • La nouvelle organisation

Madame la Commissaire a rappelé que, jusqu’à présent, la Police nationale était organisée en silos distincts, avec un silo pour la sécurité publique, la police judiciaire, la police aux frontières, les CRS etc… qui fonctionnaient en tuyaux d’orgues. Le Beauvau de la Sécurité a donc cherché à apporter de la cohérence à l’institution avec une nouvelle organisation en filières. La filière investigation par exemple, comprend la police judiciaire en haut du spectre avec la criminalité organisée, ainsi que les commissariats en bas du spectre pour les vols ou escroqueries. Pour optimiser la coopération entre les services, les missions sont donc réunies au sein de filières. Elles permettent ainsi la départementalisation des investigations, le préfet se retrouvant face à un nombre d’interlocuteurs réduit. A terme, a annoncé Madame la Commissaire, l’objectif est de réunir l’ensemble des forces de police du département, même si c’est une révolution organisationnelle qui mettra du temps. 

  • La transformation numérique 

Si Madame la Commissaire a souligné la modernisation de la police au cours du temps, elle a reconnu qu’il restait des progrès à faire, notamment en termes de technologies. Avec l’augmentation de la cybercriminalité, la police se doit de digitaliser ses procédures. Le déploiement de smartphones pour donner un accès direct aux applications de la Police nationale lors des interventions, permettra aux policiers de consulter plus facilement les antécédents juridiques, plaques d’immatriculations ou fichiers des personnes recherchées pour jauger de la procédure à adopter lors d’une interpellation. A cette transformation numérique s’ajoute aussi le développement des téléservices avec des plateformes en ligne pour répondre aux besoins de sécurité des usagers et permettre un contact direct avec un policier. La poursuite de la dématérialisation des procédures est aussi prévue. 

  • La formation

Comme l’a rappelé Madame la Commissaire, le besoin de formation des policiers est de plus en plus important vis-à-vis d’une criminalité qui se spécialise : un allongement de la formation initiale est prévu, ainsi qu’un renforcement de la formation continue à l’école de police pour accompagner les affectations des policiers. Cet effort de formation s’est concrétisé par la création d’une académie de police à Montpellier et il est prévu que chaque policier, à un moment de sa carrière, soit obligé d’y passer, sans distinction de rang. Cela vise aussi à renforcer l’unification et la cohésion au sein de la Police Nationale. 

  • L’équipement

Un budget exceptionnel de 1,5 milliard d’euros est aussi prévu pour équiper les policiers. De nouveaux uniformes ont été créés en coopération avec des jeunes designers d’écoles de mode françaises pour moderniser les tenues : les nouveaux modèles de polo et de calot ont été dévoilés à l’occasion de la clôture du Beauvau de la Sécurité. Ce budget comprend aussi le déploiement de 30.000 caméras piétons qui équiperont systématiquement les patrouilles afin de filmer les interventions difficiles et d’en conserver les images. Le déploiement de 115.000 smartphones est aussi prévu pour les policiers qui n’en étaient pas dotés à titre professionnel jusqu’à présent. Ils pourront ainsi avoir accès aux bases de données lors des interpellations. Ce budget reflète la concrétisation de l’élan de modernisation prévu par le Beauvau de la Sécurité sur le terrain. 

Madame la Commissaire a aussi évoqué les autres mesures annoncées par le Beauvau de la sécurité qui visent à faciliter le travail de la Police nationale comme la simplification de la procédure pénale avec le développement de l’amende forfaitaire délictuelle utilisée en matière de stupéfiants sur deux types d’infractions supplémentaires : l’occupation illicite d’immeubles et l’occupation de la voie publique par les gens du voyage. L’hypothèse de la création d’un nouveau corps de greffier de police, pour rédiger les actes administratifs lourds et ainsi alléger les procédures chronophages des policiers, a aussi été émise. Madame la Commissaire a invité les étudiants à relire attentivement ces nouvelles mesures en perspective du concours.

Echange avec les participants 

L’échange entre les participants et Madame la Commissaire a ensuite eu lieu autour des critiques adressées à la Police nationale pour (r)établir un dialogue et un lien de confiance avec les citoyens, mais aussi autour de la formation des policiers, de la réserve opérationnelle et de la préparation aux nouvelles menaces.

Selon le CEVIPOF, 73% des Français auraient confiance en la Police Nationale, mais est-ce que cela veut dire que la population en a une image positive ? 

Madame la Commissaire a commencé par insister sur la focalisation de certains médias et réseaux sociaux qui suivent des prismes particuliers et sont influencés par un militantisme fort. La plupart de ceux qui s’expriment sont des détracteurs de la police, ce qui rend la communication asymétrique. La Police nationale peine parfois à transmettre ses messages, même en passant par ses propres réseaux sociaux. Ses communications bienveillantes, positives ou institutionnelles deviennent inaudibles face à ce militantisme qui bloque la transmission de ces messages. 

Comment donner la possibilité à d’autres chefs de services de s’exprimer face à la monopolisation de la parole par certains syndicats plus radicaux ? 

Selon Madame la Commissaire, malgré une culture du syndicalisme très forte, la Police nationale paye le fait d’avoir laissé l’espace médiatique à des acteurs extérieurs, en dehors d’institutions clairement identifiées. Les syndicats ayant une parole parfois vindicative, les policiers eux-mêmes en ont assez de ce monopole de la parole par des acteurs qui ne sont souvent plus confrontés à la réalité de la voie publique. 

C’est par le prisme de la communication que Madame la Commissaire a ensuite réinterprété cette ambivalence du rôle des syndicats et ce monopole de la parole, qui est symptomatique des problèmes de communication entre la police et les citoyens. Elle a insisté sur le terme de « rapprochement » entre la population et la police qui ne lui plait pas, car il soutient l’idée que la Police nationale n’est pas dans la population. Or, Madame la Commissaire a appuyé l’idée que la Police nationale est à l’image de la société, dans la population. Selon elle, c’est une force civile qui vit dans la société civile,. Dans un souci de progrès et de proximité, elle a ainsi rappelé que la Police nationale avait développé sa propre réserve opérationnelle civile, ouverte aux jeunes ainsi qu’aux retraités. Cette réserve n’a malheureusement pas connu beaucoup de succès, se limitant essentiellement à des tâches administratives ou techniques. Une proposition pour la constitution d’une réserve opérationnelle qui enverrait des jeunes armés sur des tâches opérationnelles est actuellement en attente d’une réponse du Conseil Constitutionnel, qui l’avait déjà rejeté une fois en 2021. 

Par ailleurs, Madame la Commissaire a souligné le deuxième axe de rapprochement engagé par les services de police avec le développement des téléservices, comme la plateforme « moncommissariat.fr » qui donne la possibilité de dialoguer avec un policier 24h/24 et 7j/7. A la différence des numéros d’urgence, ces plateformes permettent de répondre à des questions de procédure, de documentation ou de situation. Son utilisation a explosé pendant le confinement, avec 34 policiers présents jour et nuit pour environ 200 conversations par jour, avec des moyennes de chat allant jusqu’à 1h selon les circonstances. Cette plateforme s’inscrit dans une volonté de co-construire les services de police avec les usagers pour les améliorer, comme avec le développement de la plateforme pour les violences sexuelles et sexistes sur laquelle un chat avec un policier spécialisé est disponible. 

Certains téléservices un peu plus anciens continuent ainsi de progresser, comme la plateforme Pharos pour les signalements des contenus pédophiles, terroristes, discriminatoires ou haineux en ligne. Madame la commissaire a aussi annoncé la création d’une nouvelle plateforme sur les escroqueries en ligne, Thésée. Cependant, elle a reconnu que le rapprochement ne se faisait pas seulement par la modernisation des plateformes, mais aussi par un lien plus direct, comme avec les équipes de liaison et d’information ELI lors des manifestations qui vont au contact des organisateurs pour prévenir les débordements et les violences en amont. Elle a aussi rappelé la nécessité pour les commissariats d’évoluer au cœur de leur environnement en allant au contact des maires, des préfets, des conseillers et des élus qui font remonter les besoins des populations. Cela passe aussi par une présence sur les réseaux sociaux comme Snapchat, Tik Tok ou même le jeu en ligne Fortnite pour une meilleure interaction avec les jeunes. 

Que va proposer la formation à la réserve de la Police Nationale en comparaison à la réserve de la gendarmerie (3 semaines de formation), les policiers étant beaucoup plus confrontés sur le terrain à la délinquance et à une possible une escalade des conflits ? 

L’objectif de l’intégration de 5.000 réservistes pour 2024, a répondu Madame la Commissaire, n’a pas encore de formation parfaitement définie en termes de nombre de semaines. Elle sera sûrement similaire à celle de la gendarmerie, a-t-elle reconnue, mais avec moins de centralisation (l’organisation administrative dépendant des préfets) et pas la même utilisation des armes. Les réservistes seront encadrés par des policiers spécialement formés à la tâche. 

Comment les services de police s’adaptent-ils à la menace terroriste ? 

En écho à son parcours personnel et son passage de 2014 à 2019 à la Sous-Direction Anti-Terroriste (SDAT), Madame la Commissaire a commencé par insister sur la judiciarisation du renseignement, la prévention des actes de terrorisme n’étant initialement pas la mission principale de la police judiciaire. En effet, elle a rappelé que c’est la DGSI le chef de file de la lutte anti-terroriste qui s’occupe du renseignement et de l’anticipation de la menace. La DGPN a une compétence différente par le renseignement territorial pour anticiper les menaces sur des réseaux de faible intensité, avec une connaissance fine des territoires et de la radicalisation. Elle permet de faire remonter un renseignement efficacement pour détecter des prêches violents par exemple. Ainsi, elle a rappelé que la SDAT n’est compétente que pour les attentats une fois commis, à la manière d’une brigade criminelle qui constate le crime pour remonter l’enquête dans une perspective d’interopérabilité des forces au niveau national. 

Quelles sont les carrières et les possibilités d’évolution dans la Police nationale ? 

Les temps ont changé en l’espace de 20 ans, a déclaré Madame la Commissaire, et avec la judiciarisation du renseignement et l’interpénétration entre les différents spécialités, il est possible aujourd’hui de commencer en sécurité publique et terminer à la DGSI (sous réserve de parler une langue étrangère ou d’avoir une compétence technique). Les carrières sont de moins en moins linéaires et il y a de plus en plus de passerelles entre les services. 

Quels sont les grands dossiers de la Police nationale dans le cadre de la Présidence Française de l’Union Européenne (PFUE) ?

L’actuel directeur central de la Police judiciaire vient d’être élu au conseil d’administration d’ Europol, a rappelé Madame la Commissaire. Il sera au sein de cette agence destinée à faciliter l’échange de renseignements entre polices nationales, et la France aura donc l’occasion d’impulser de nouvelles stratégies européennes dans ce cadre. Madame la Commissaire a ensuite invité les participants à consulter l’initiative SOCTA (Serious and Organised Crime Assessment) sur le site d’Europol, qui décline les priorités de l’Union Européenne pour la coopération en matière de stupéfiants, terrorisme, criminalité internationale et pédophilie. A ces initiatives de coopération européenne, elle a cependant opposé le déficit de compétences linguistiques de la Police nationale qui entrave le développement de certains projets.

La Police nationale cherche-t-elle des qualités particulières chez ses nouveaux commissaires ? 

Madame la Commissaire a rappelé qu’au-delà des qualités génériques, un bon commissaire devait faire preuve de curiosité et avoir le cœur bien accroché pour faire face à des situations anormales. La vie de commissaire est une véritable aventure humaine, où les situations extraordinaires créent des liens forts. Elle a donc insisté sur l’importance d’avoir un esprit collectif et d’être un bon sportif à la fois mentalement et physiquement. En conclusion, elle a souligné la part de relationnel, en appuyant la communication, le contact avec autrui, la volonté de protection et l’esprit de service public, des qualités essentielles pour les futurs commissaires. 

Quel est le rôle du commissaire pour améliorer la situation ?

Le commissaire se doit d’être exemplaire pour montrer l’exemple à ses troupes et montrer sa responsabilité dans une administration verticale, a répondu Madame la Commissaire. 

Comment fonctionnent les caméras piétons actuelles ?

Les caméras piétons de première génération avaient un défaut de technique de charge et de batterie, contrairement aux nouvelles caméras ayant une autonomie de batterie de 8 heures qui sont plus petites et plus efficaces. En parallèle des 15.000 caméras déployées cet été, 30.000 autres caméras seront déployées à partir de l’année prochaine. Cependant, elle insiste aussi sur l’importance du cadre juridique de ces caméras qui ne doivent pas servir la guerre de l’image : la caméra enregistre 30 secondes avant d’être enclenchée par le policier pendant l’intervention, et les images sont directement envoyées dans un serveur auquel il n’a pas accès, dans un fichier d’accès restreint et contrôlé par la CNIL.

Quelle devrait-être la durée idéale de formation des policiers ?  

Après avoir rappelé l’évolution des temps de formations des policiers qui ont d’abord été réduits de 18 mois à 16 mois, puis 8 mois, et ensuite augmentés à nouveau, Madame la Commissaire a annoncé que les formations allaient changer : un bloc d’officier de police judiciaire va être ajouté dès la formation initiale, pour insister sur les violences intra-familiales, l’accueil des victimes en commissariat etc…  Elle a aussi ajouté que la formation continue, plutôt que d’être rallongée, va être accélérée, améliorée, diversifiée et devenir obligatoire pour chaque policier au cours de sa carrière. 

La Police Nationale est-elle militarisée et quelle est la relation entre les grades ? 

Malgré une militarisation des termes, il y a une forte spécialisation qui contrebalance ce phénomène : elle-même a fait beaucoup de judiciarisation dans sa carrière et donc développé des compétences différentes. 

Quels sont les moyens et perspectives de la Police Nationale sur le cyber, la prévention du terrorisme et les réseaux pédophiles ? Quels nouveaux dispositifs sont mis en place ? 

Pour les menaces cyber et terroristes, Madame la Commissaire a signalé la difficulté supplémentaire de la coopération internationale. Elle a cependant mentionné la double action avec la gendarmerie qui va mener la stratégie du cyberespace en commun avec la Police nationale pour comprendre les menaces de défenses, de sécurité extérieure, intérieure… En parallèle, la police continue, malgré un manque de moyens, à augmenter son action et restructurer son office de la lutte contre la cybercriminalité en combattant opérationnellement et en développant les référents en cybercriminalité (ICC). Sur la lutte contre la pédopornographie, Madame la Commissaire a évoqué les actions d’infiltrations sur des forums de discussions, où des policiers spécialisés se font passer pour des enfants et prennent les coupables en flagrant délit à des faux rendez-vous. 

En conclusion, Madame la Commissaire a invité les participants à rejoindre les rangs de la Police Nationale et à se rendre sur le site « devenirpolicier.fr » pour se renseigner sur les spécificités de ses voies d’accès. Elle conclut son propos en soulignant l’importance d’avoir une bonne connaissance de sa Police nationale pour des étudiants sensibles aux sciences humaines et destinés à exercer des postes à responsabilité. 

Comité de rédaction

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