Entretien avec… Marc Hecker

En septembre 2001, les États-Unis, ébranlés par l’attaque terroriste la plus meurtrière de leur histoire, se lançaient dans une « guerre contre la terreur » et intervenaient militairement en Afghanistan. Cet événement éclipsant tous les autres, l’entrée de la Chine au sein de l’Organisation mondiale du commerce le 11 décembre 2001 n’avait alors pas fait grand bruit. En 2021, les priorités stratégiques occidentales ont changé. Alors que les troupes de l’OTAN se sont définitivement retirées d’Afghanistan le 31 août dernier, le président chinois a fait valoir que « la capacité de la Chine et des États-Unis à bien gérer leurs relations est déterminante pour l’avenir du monde » à l’occasion du deuxième appel avec son homologue américain depuis le début du mandat de ce dernier en janvier.

C’est avec ce constat en tête que deux spécialistes de l’Institut français des relations internationales (IFRI), Marc Hecker et Elie Tenenbaum dressent l’histoire de vingt ans de lutte contre le terrorisme dans La Guerre de vingt ans. Djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle paru en avril aux éditions Robert Laffont. Cet ouvrage – qui a obtenu plusieurs distinctions dont le Prix du livre de géopolitique 2021 – propose de surcroît un retour d’expérience stratégique, tirant les leçons des succès et des échecs de ces deux décennies de conflits.

D’après les deux chercheurs, cette lutte aux allures sisyphéennes au regard des efforts humains et financiers colossaux qui y ont été investis se déroule en cinq actes. Le premier, de 2001 à 2006, correspond à l’entrée en guerre des Etats-Unis après la sidération des attentats du 11 septembre. En Afghanistan puis en Irak, Al-Qaïda subit de sérieux revers mais résiste en misant notamment sur une stratégie de décentralisation. De 2006 à 2011, les Américains développent et mettent en œuvre une nouvelle stratégie : la contre-insurrection. La situation sécuritaire s’améliore significativement en Irak. En 2011, c’est le rendez-vous manqué de la fin de cette guerre décennale. Alors que la mort de Ben Laden et le retrait américain d’Irak donnaient l’impression d’une victoire proche, les djihadistes parviennent à profiter des conséquences des Printemps arabes. De 2014 à 2017, le « califat » de l’Etat islamique atteint son apogée. Depuis 2018, enfin, les Etats occidentaux affichent de plus en plus clairement leur volonté de mettre un terme à la « guerre contre le terrorisme », tandis que la menace perdure.

A l’occasion d’un entretien réalisé en août 2021, les rédacteurs de SPDS ont interrogé Marc Hecker en suivant trois axes : la fin du cycle de « guerres contre le terrorisme », l’évolution future de la menace djihadiste et enfin les mesures prises par la France pour faire face aux djihadistes.

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SPDS : Quelle est la perception de la menace terroriste djihadiste aujourd’hui ? Comment expliquer cette volonté de désengagement des Etats occidentaux ?  

La volonté de clore la guerre contre le terrorisme est relativement ancienne : depuis Barack Obama, tous les présidents américains souhaitent mettre un terme à ces conflits lointains pour se concentrer sur d’autres priorités. Plus récemment, la pandémie de Covid-19 a eu un double effet. D’une part, le virus a provoqué la mort de bien plus d’Américains en un an que le terrorisme en deux décennies : certains observateurs n’ont pas manqué de souligner que la guerre contre le terrorisme a absorbé des ressources considérables qui auraient pu être utiles dans d’autres domaines comme le secteur médical. D’autre part, la pandémie a agi comme un catalyseur des relations internationales et a accéléré les tensions sino-américaines. La priorité stratégique de Washington est désormais la compétition de puissance, et en particulier le face-à-face avec Beijing.

Dans ce contexte, le terrorisme n’est plus vu comme une menace existentielle, mais plutôt comme une nuisance durable. Le retrait des troupes américaines d’Afghanistan, à l’été 2021, a été très chaotique. Il a eu un effet négatif sur l’image des Etats-Unis. Si l’administration de Joe Biden a parlé de succès, il s’agit en réalité d’un forfait : Washington avait les moyens de laisser plusieurs milliers d’hommes en Afghanistan pour éviter la prise du pouvoir par les Talibans, mais le choix politique a été fait de refermer la parenthèse de cette guerre de vingt ans.

Il s’agit d’un échec majeur pour les Etats-Unis, à l’aune des objectifs initiaux qui avaient été formulés par George W. Bush. En effet, le but de la « guerre globale contre le terrorisme » n’était pas uniquement de neutraliser Ben Laden. Il s’agissait plus largement d’éradiquer Al-Qaïda ainsi que tous les « groupes terroristes de portée globale », et d’éliminer les entités apportant un soutien à ces groupes. Ces objectifs n’ont pas été atteints.

La fin du cycle stratégique de la guerre globale contre le terrorisme se fait aussi sentir en France, mais de manière moins nette. Le président Emmanuel Macron a en effet annoncé en juin une “transformation profonde” de l’opération Barkhane et une réduction du nombre de militaires français déployés au Sahel.

SPDS : Cette nouvelle approche peut-elle renouveler la lutte face à un terrorisme jihadiste davantage fracturé dans sa géographie, son organisation et ses approches ? 

Le désengagement – total pour ce qui est des Américains en Afghanistan ; partiel pour ce qui est de la France au Sahel – est risqué. Il suppose que les armées locales soient suffisamment montées en puissance pour faire face aux djihadistes. Or, on a vu que les dizaines de milliards de dollars injectés dans l’équipement et la formation de l’armée nationale afghane (ANA) n’ont pas empêché son effondrement à l’été 2021. On a tenté d’appliquer un modèle d’armée occidental dans un milieu culturel très différent et la greffe n’a pas pris. Parmi les nombreux problèmes de l’ANA qui avaient été identifiés depuis longtemps, on peut citer : la trop grande dépendance à l’égard de la technologie, de la puissance aérienne et des conseillers étrangers (pour partie des contractors) ; la corruption ; l’illettrisme d’une grande partie des soldats de base ; le manque de représentativité ethnique ; l’attrition et le turnover, etc. Par ailleurs, les Talibans ont su infiltrer l’armée et perpétrer des attaques (dites « green on blue ») qui ont mis à mal le lien de confiance entre les formateurs et les recrues.  

Il ne faut pas regarder sans cesse le Sahel au prisme de l’Afghanistan. Il existe certes des points communs, mais aussi des différences entre les deux zones. Mais il est vrai que les armées de plusieurs pays sahéliens paraissent bien fragiles, en dépit des formations prodiguées. Le nouveau dispositif post-Barkhane devrait faire passer le nombre de militaires français déployés d’environ 5000 à 3000, sachant que la bande sahélo-saharienne a la taille de l’Europe. De tels effectifs permettront d’effectuer des missions de contre-terrorisme, mais cela ne suffira probablement pas à endiguer la menace. Une des leçons des vingt dernières années est d’ailleurs que le volet militaire n’est pas suffisant pour lutter contre le terrorisme : si l’on ne parvient pas à s’attaquer en parallèle aux facteurs politiques et sociaux qui nourrissent le djihadisme, l’action militaire risque de ressembler à un mythe de Sisyphe stratégique. Or, les intervenants extérieurs ne peuvent résoudre ces problèmes – en particulier ceux qui ont trait à la mauvaise gouvernance – à la place des acteurs locaux.   

SPDS: Quel est le futur de la menace djihadiste ? Selon vous, les groupes jihadistes vont-ils « retenir la leçon stratégique » de la lutte contre le terrorisme, les empêchant de se resanctuariser alors qu’une base territoriale est gage d’efficacité dans les attentats projetés ?

Le désengagement des armées occidentales des théâtres étrangers peut aussi s’expliquer par l’état actuel des groupes djihadistes, qui ont été privés de leurs principaux sanctuaires, dans lesquels ils pouvaient planifier des attaques et entraîner des combattants pour les projeter ensuite loin de leurs bases. Après le 11-Septembre 2001, le sanctuaire afghan a été détruit avec le renversement du régime taliban. En 2013, l’opération Serval a permis de déloger les djihadistes qui occupaient le nord du Mali. A partir de 2014, les Etats-Unis et leurs alliés se sont engagés en zone syro-irakienne pour éliminer le sanctuaire de Daech. La disparition de ces sanctuaires permet d’expliquer les déclarations de Gilles de Kerchove, alors coordinateur européen de la lutte contre le terrorisme. En juillet dernier, celui-ci assurait que Daech n’avait plus la capacité de projeter des attaques de grande ampleur sur le sol européen. Si cette analyse fait consensus aujourd’hui, la force de résilience et d’adaptation des groupes terroristes invite à une évaluation de plus long terme :  les organisations jihadistes tireront-elles les leçons des dangers d’une territorialisation trop visible ? De quelle manière et où ces groupes pourraient-ils se reformer ?

La prise de pouvoir par les Talibans a suscité des inquiétudes. L’Afghanistan est un pays important pour la mouvance djihadiste internationale. Al-Qaïda y est née dans les années 1980, sous l’impulsion d’Abdallah Azzam et Oussama Ben Laden, puis ce dernier s’y est réinstallé dans la deuxième moitié des années 1990. Il a alors bénéficié de l’hospitalité des Talibans qui ont pris le pouvoir à Kaboul en 1996. Au cours des deux dernières décennies, les liens entre ces deux organisations n’ont vraisemblablement pas été rompus. D’après l’ONU, plusieurs centaines de membres d’al-Qaïda dans le sous-continent indien seraient présents en Afghanistan. Les experts onusiens estiment en outre à environ 2 000 le nombre de combattants de la filiale régionale de Daech (l’Etat islamique au Khorasan) qui est ouvertement en guerre contre les Talibans. A l’heure actuelle, rien ne permet d’affirmer que l’Afghanistan redeviendra un sanctuaire du terrorisme international. Mais on ne peut pas non plus l’exclure.

Par ailleurs, le centre de gravité de la mouvance djihadiste a l’air de se déplacer vers le sud, en particulier vers l’Afrique. Trois fronts djihadistes s’y sont développés au fil des années : dans la corne de l’Afrique, dans le bassin du Lac Tchad et dans la bande sahélo-saharienne. D’autres foyers ont plus récemment vu le jour, comme au Mozambique et en République Démocratique du Congo. A l’heure actuelle, les groupes présents dans ces zones – qu’ils soient liés à Al-Qaïda ou à Daech – ne paraissent pas en mesure d’exporter leur violence jusque dans les pays occidentaux, mais ils ont déjà des capacités de projection de force à l’échelle régionale.

SPDS : Que pensez-vous des mots du Président concernant « les risques de flux migratoires irréguliers » en direction de l’Europe après la prise du pouvoir par les Talibans en Afghanistan ? Lors des opérations d’évacuation, y a-t-il selon vous un réel risque d’introduction d’individus radicalisés sur le sol français ? 

Selon l’auteur de La Guerre de vingt ans, si des mouvements migratoires sont effectivement à prévoir, le risque de retour vers l’Europe et la France de radicalisés occidentaux en provenance d’Afghanistan paraît relativement faible. En effet, il explique que depuis une dizaine d’années, la zone syro-irakienne a supplanté l’Afghanistan parmi les destinations favorites des djihadistes. Dans une précédente étude intitulée « 137 nuances de terrorisme » (disponible sur le site www.ifri.org), Marc Hecker a analysé les profils et les parcours de 137 individus condamnés pour des faits de terrorisme en France entre 2004 et 2017. Il apparaît que l’Afghanistan est une terre beaucoup plus difficile d’accès pour les djihadistes français que la Syrie, du fait de son éloignement géographique et culturel. Le djihad en Syrie a une capacité d’attraction exceptionnelle : plus de 40 000 combattants étrangers s’y sont rendus (dont plus de 5 000 Européens, dont environ 1 300 Français). Dans les précédents djihads, le nombre de Français se comptait en dizaines. Il y a donc eu un changement d’échelle. Quand le califat syro-irakien de Daech s’est effondré, une poignée de Français auraient tenté de se relocaliser en Afghanistan. Ils auraient tous été arrêtés ou tués.

A l’été 2021, les transferts d’Afghans vers différents pays d’accueil ont pu susciter des inquiétudes quant à une possible infiltration par des individus radicalisés. Ce cas de figure ne peut être totalement exclu, en dépit des contrôles de sécurité effectués. Toutefois, cette hypothèse ne doit pas être brandie comme un épouvantail. L’immense majorité des personnes qui ont cherché à fuir l’Afghanistan au moment de l’offensive des Talibans – avec les scènes tragiques que l’on a vues à l’aéroport de Kaboul – craignaient pour leur vie, notamment parce qu’elles avaient collaboré avec le régime déchu ou avec les armées occidentales. Les Afghans qui ont cru les promesses de démocratisation et de libéralisation se sentent abandonnés, voire trahis.

SPDS: Comme nous venons de l’évoquer, vous avez travaillé sur la thématique de la radicalisation. L’actualité avec les événements en Afghanistan nous montre que l’attention autour de la maîtrise des entrées sur le territoire national semble prendre le pas sur les débats autour des moyens mis en œuvre en France pour empêcher la radicalisation. Pensez-vous que la communication sur la lutte à l’échelle nationale est insuffisante ?  

Le « Plan national de prévention de la radicalisation » de 2018 a été présenté par le Premier ministre de l’époque, Edouard Philippe, et a fait l’objet d’une certaine médiatisation. Avant cela, d’autres plans avaient été présentés par Manuel Valls (2016) et Bernard Cazeneuve (2014). Au-delà de la communication ministérielle, l’administration communique aussi, notamment par le biais du Comité interministériel pour la prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR). Ce dernier héberge notamment une « unité de contre-discours républicain », active sur les réseaux sociaux.

La communication autour des projets ayant trait à la prévention de la radicalisation est complexe pour différentes raisons. D’une part, la notion de « radicalisation » n’est pas simple à définir précisément et peut avoir des contours mouvants selon les interlocuteurs. Ensuite, beaucoup d’actions sont dites de « prévention primaire », c’est-à-dire qu’elles se situent très en amont de la radicalisation et plus encore d’un hypothétique passage à l’acte terroriste. Par exemple, des actions éducatives visant à développer l’esprit critique des jeunes ou à déconstruire les théories du complot peuvent être subventionnées dans le cadre de la lutte contre la radicalisation. En outre, il est très difficile d’évaluer l’efficacité de ces actions. Ces difficultés ont été assumées par les autorités. On a par exemple entendu des hauts fonctionnaires expliquer que cette politique publique supposait des « tâtonnements » et une logique de « trial and error ». Enfin, il faut aussi dire que certains programmes font volontairement l’objet d’une faible publicité pour des raisons de sécurité. L’action discrète est souvent préférable à la communication à outrance.

Entretien réalisé par Baptiste Sens, Rose Gourich et Maëlle Panza, le 19 août 2021 

Comité de rédaction

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