Veille stratégique – Décembre 2023 2/2

FRANCE 

La DGSE et la DGSI changent de tête

Le 20 décembre 2023, Nicolas Lerner, à la direction de la DGSI depuis 2017, a été nommé à la tête de la DGSE par le président de la République en Conseil des ministres. Il remplacera Bernard Emié, qui dirigeait l’agence de renseignement extérieur depuis 2017. La principale mission de M. Lerner sera de poursuivre la réorganisation de la DGSE, initiée par son prédécesseur en 2022 à travers la suppression des grandes directions cloisonnées et la création à leur place de pôles thématiques et régionaux. Céline Berthon, adjointe du directeur général de la police nationale depuis le printemps 2023, a quant à elle été nommée à la tête de la DGSI au cours de ce même Conseil des ministres.

  • Nicolas Lerner, ancien élève de Sciences Po, est issu du corps des préfets et était dans la même promotion qu’Emmanuel Macron à l’ENA. La direction de la DGSE était pourtant jusqu’ici occupée par des militaires ou des diplomates, à l’instar de Bernard Emié. Agé de 45 ans, M. Lerner avait été le plus jeune directeur de la DGSI et sera le plus jeune directeur de la DGSE.
  • Bernard Emié semble payer les déboires du renseignement français en amont de l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 et au Sahel, où une multitude de coups d’État n’ont pu être anticipés.
  • Les moyens budgétaires de la DGSE ont été revus à la hausse dans la LPM 2024-2030.
  • Céline Berthon était à la tête de la direction centrale de la sécurité publique depuis 2021 avant de devenir adjointe au directeur général de la police nationale. Elle est issue de l’École Nationale Supérieure de la Police (ENSP). Elle avait déjà travaillé à la DGSI sous la direction de Nicolas Lerner en tant qu’adjointe à la sous-direction de la lutte contre le terrorisme. A quelques mois des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024, elle devient la première femme à prendre la direction de la DGSI.

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EUROPE

Tournant atlantiste en Scandinavie

Ces dernières semaines, plusieurs pays scandinaves ont noué des accords de coopération de défense avec les Etats-Unis, leur octroyant un accès à certaines de leurs bases militaires. Cela permettra aux Américains d’y stocker des armes (non nucléaires seulement), de ravitailler avions et navires et de stationner des troupes. Ainsi, le 6 décembre, la Suède a signé un accord autorisant l’accès américain à 17 de ses bases. Le 18 décembre, la Finlande a conclu un accord similaire concernant 15 bases militaires éloignées de la frontière russe. Enfin, le Danemark a suivi le 19 décembre en ouvrant 3 bases aériennes aux forces américaines. Tous ces accords ne prendront effet que lorsqu’ils seront ratifiés par les parlements respectifs.

  • Ces accords illustrent le tournant que prennent des pays historiquement “neutres” comme la Finlande et la Suède. La Finlande est membre de l’OTAN depuis 2023, tandis que la candidature de la Suède est bloquée par la Turquie et la Hongrie. Un tel accord permet ainsi à la Suède de s’inscrire dès à présent dans le cadre otanien. Le Danemark, quant à lui, est membre fondateur de l’OTAN, mais n’avait jamais autorisé le déploiement permanent de troupes états-uniennes sur son sol.
  • L’offensive russe en Ukraine joue indubitablement un rôle dans ces revirements de politique extérieure. Cependant, la première ministre danoise, Mette Frederiksen, avait annoncé cet accord quelques jours avant le début de l’invasion de l’Ukraine.
  • Ces accords traduisent enfin la persistance de la dépendance sécuritaire de l’Europe envers les Etats-Unis, et portent un coup au projet d’autonomie stratégique européenne.

Ouverture des négociations sur l’intégration de l’Ukraine et de la Moldavie dans l’Union européenne

Les 14 et 15 décembre s’est tenu à Bruxelles un Conseil européen, pendant lequel le soutien militaire apporté à l’Ukraine et les négociations sur son adhésion à l’UE ont été des sujets centraux. La position de la Hongrie, représentée par son président Viktor Orbán, a été déterminante : lui qui s’était toujours opposé à l’ouverture des négociations sur l’entrée de l’Ukraine dans l’UE, a décidé de quitter la salle au moment du vote. L’ouverture des négociations a ainsi été votée à l’unanimité par les 26 autres membres présents. Le véto hongrois a cependant bloqué les nouvelles aides de 50 milliards d’euros que tous les autres Etats membres s’accordaient à apporter à l’Ukraine.

  • L’ouverture des négociations sur l’adhésion de la Moldavie a aussi été approuvée, et le statut de candidat a été donné à la Géorgie. Des conditions ont également été établies pour ouvrir les négociations sur l’adhésion de la Bosnie-Herzégovine.
  • Les négociations sur l’adhésion de l’Ukraine dureront vraisemblablement des années. En effet, au-delà de l’invasion russe à laquelle il fait face, le pays serait le plus pauvre de l’Union mais aussi le cinquième le plus peuplé. Des réformes pourraient donc être nécessaires au sein des institutions européennes pour réussir à absorber l’Ukraine dans la Communauté.

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AMÉRIQUES

Les chefs des armées américains et chinois renouent contact

Le 21 décembre, les plus hautes autorités militaires américaines et chinoises ont renoué le dialogue après plus d’un an sans échange. Les généraux Charles Q. Brown, chef d’état major des armées états-uniennes et Liu Zhenli, chef de la Commission militaire centrale (CMC), l’organe de planification et de conduite des opérations chinois, ont ainsi pu s’entretenir. D’après le Pentagone, qui a souligné le caractère crucial de la réouverture de cette chaîne de communication, les deux officiers généraux ont échangé sur les grands enjeux sécuritaires, tant au niveau régional que global, ainsi que sur l’importance de coopérer dans ces nombreux dossiers.

  • La rupture du dialogue entre les deux armées par la Chine faisait suite à la visite à Taiwan en août 2022 de Nancy Pelosi, la cheffe de la majorité à la Chambre des représentants à l’époque.
  • La reprise du dialogue militaire bilatéral a été décidée conjointement par Joe Biden et Xi Jinping au cours d’une rencontre en novembre dernier à San Francisco. Néanmoins, aucune initiative concrète n’a été prise pour l’instant, notamment au sujet des enjeux maritimes.
  • Le renouvellement du dialogue s’inscrit dans le contexte des prochaines élections taïwanaises en janvier 2024 et américaines en 2025. La reprise du dialogue pourrait également s’expliquer par le fait que les deux dirigeants font face à des crises conjoncturelles : alors que Joe Biden est confronté à la guerre en Ukraine et celle entre Israël et le Hamas, Xi Jinping doit lui composer avec une économie en berne.
  • Si les officiers et experts américains mettent en avant l’importance du rétablissement de la communication militaire pour la stabilisation des relations sino-américaines, leurs homologues chinois restent beaucoup plus circonspects, conditionnant notamment leur amélioration à un changement d’attitude américain au sujet de l’indépendance de Taïwan et des revendications chinoises en mer de Chine du Sud.

Le Mexique conditionne sa collaboration dans la gestion de la crise migratoire à la frontière avec les Etats-Unis à la levée des sanctions visant le Venezuela et Cuba

Le 21 décembre, le président états-unien, Joe Biden, et son homologue mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador, ont convenu au cours d’un entretien téléphonique du renforcement des contrôles à la frontière. Des diplomates américains se rendront prochainement à Mexico pour définir des mesures concrètes avec les responsables gouvernementaux mexicains afin de gérer les importants flux migratoires auxquels font face les États-Unis.

  • Le président mexicain a conditionné sa coopération à la réouverture prochaine de la frontière, à la hausse des aides au développement vers les pays d’origine des migrants et à la réduction des sanctions visant le Venezuela et Cuba.
  • Confrontés à l’entrée massive de migrants irréguliers, les services des douanes et de la protection des frontières américains attribuent la responsabilité de cet afflux à la désinformation orchestrée par les réseaux de narcotrafiquants.

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RUSSIE/NEI

Vladimir Poutine affiche sa confiance quant à l’avenir de la guerre en Ukraine

Le 14 décembre 2023, le président russe a tenu son habituelle conférence de fin d’année à Moscou. Celle-ci a duré plus de quatre heures et a d’abord permis au président russe de présenter un aplomb retrouvé concernant l’évolution du conflit ukrainien. Vladimir Poutine a ainsi décrit un échec de la contre-offensive de Kiev et vanté un progrès général des forces nationales le long de la ligne du front. Dans la continuité, le président russe a rappelé que les objectifs de guerre restaient inchangés : il s’agit officiellement d’obtenir « la dénazification et la démilitarisation de l’Ukraine, son statut de neutralité » ; la solution, quant à elle, sera « négociée ou obtenue par la force ».

  • La tenue même de cette conférence est un symbole, au sein du pouvoir russe, d’une confiance renouvelée ou se présentant comme telle : l’année dernière, notamment du fait de nettes difficultés militaires rencontrées par Moscou, l’événement avait été annulé.
  • Vladimir Poutine est également revenu sur le nombre officiel de soldats russes engagés en Ukraine : celui-ci s’élèverait à 617 000 hommes, dont 244 000 conscrits issus de la mobilisation partielle de septembre 2022. Le président a, en outre, maintenu le flou sur la possibilité d’appeler une nouvelle vague de citoyens sous les drapeaux.
  • Désignant l’Europe et les États-Unis comme responsables du conflit, le président russe a cherché à alimenter les divisions au sein du camp occidental : il a ainsi salué l’action des Premiers ministres slovaque et hongrois, réputés pour leurs positions pro-russes.
  • À l’occasion de la conférence, dépassant la seule guerre en Ukraine, Vladimir Poutine a réaffirmé les ambitions mondiales de son pays, en condamnant notamment les attaques d’Israël contre la bande de Gaza.

Malgré des tensions croissantes, Volodymyr Zelensky écarte tout changement au sommet de l’armée

Le mardi 19 décembre, Volodymyr Zelensky a tenu une conférence de presse, en écho à celle réalisée quatre jours plus tôt par le président russe Vladimir Poutine. Au cours de l’exercice, le chef d’État ukrainien a d’abord cherché à amoindrir le différend croissant qui l’oppose à ses officiers généraux : le choix a ainsi été fait de maintenir Valeri Zaloujny à la tête de l’armée ukrainienne. Toutefois, Volodymyr Zelensky a, pour l’instant, posé son refus à la demande réalisée par les militaires d’une nouvelle mobilisation de 500 000 hommes, dont l’objectif aurait été notamment de permettre la rotation des soldats au front. Finalement, la conférence a visé, pour le président ukrainien, à redorer une côte de popularité aujourd’hui sur le déclin.

  • Bien que refusant actuellement tout nouvel enrôlement de masse, Volodymyr Zelensky a indiqué qu’il envisageait de porter l’âge des hommes mobilisables à 25 ans. Il a toutefois écarté la possibilité d’appeler les femmes sous les drapeaux.
  • La conférence a été l’occasion, pour le chef d’État ukrainien, de dresser un bilan positif de l’année 2023, alors que la conjoncture militaire et diplomatique semble aujourd’hui se détériorer. Sur le plan militaire d’abord, Volodymyr Zelensky a insisté sur le fait que le pays n’avait pas cédé de territoires au cours des mois écoulés. Sur le plan diplomatique ensuite, l’ouverture des négociations d’adhésion au sein de l’Union européenne a été présentée comme une victoire ; le président ukrainien s’est également dit persuadé du maintien du soutien américain, tout en émettant de sérieuses craintes quant au possible retour de Donald Trump à la Maison blanche.

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AFRIQUE

La France ferme son ambassade au Niger après le départ des derniers soldats français

Le jeudi 21 décembre, des sources diplomatiques françaises ont annoncé que l’ambassade de France à Niamey avait cessé ses activités pour une période indéterminée. Ces mêmes sources indiquent que la représentation française n’était plus “en capacité de fonctionner normalement ni d’assurer ses missions”. Cette décision intervient quelques jours après que le régime militaire nigérien ait annoncé le départ de l’ensemble des troupes françaises présentes sur le territoire.

  • Cette rupture survient après des mois de tensions entre les deux pays suite au putsch militaire du 26 juillet dernier.
  • Le 30 juillet, l’ambassade avait été assiégée par les manifestants et le régime militaire avait exigé le départ de l’Ambassadeur français Sylvain Itté qui était resté coincé au sein de la représentation pendant plus d’un mois. A la suite de cet évènement, le personnel diplomatique avait été évacué.
  • Le 22 décembre, les dernières troupes françaises stationnées au Niger ont quitté le pays et la base aérienne protégée de Niamey a été rétrocédé officiellement aux autorités nigériennes, par la signature du chef d’état-major de l’armée de terre du Niger, le colonel Mamane Sani Kiaou et le commandant des forces françaises au Sahel, le général Eric Ozanne, d’un document conjoint.

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ASIE

Regain de tensions après le tir d’un missile nord-coréen capable d’atteindre l’ensemble du territoire des Etats-Unis

Après avoir procédé au tir d’un missile de courte portée, la Corée du Nord a effectué le 18 décembre son cinquième essai d’un missile balistique intercontinental de l’année. Ayant volé près de 1000 km avant de s’amarrer dans la mer du Japon, le Hwasong-18 serait capable, selon Tokyo, de parcourir plus de 15 000 km et d’atteindre une cible sur l’entièreté du territoire des Etats-Unis. Le lendemain, Séoul a affirmé que le système de partage de données en temps réel avec les Etats-Unis et le Japon, destiné à détecter et évaluer les trajectoires des missiles nord-coréens, était opérationnel.

  • Le tir du missile de courte portée a eu lieu le jour de l’anniversaire de la mort de Kim Jong-il, prédécesseur et père de Kim Jong-un. Décédé en 2011, c’est sous son autorité que la Corée du Nord a réalisé son premier essai nucléaire en 2006. Une fois au pouvoir, Kim Jong-un s’est par la suite inscrit dans sa lignée en mettant en œuvre la politique de “Byungjin” visant à développer simultanément l’économie et les forces nucléaires du pays.
  • Le double tir est intervenu quelques jours après de la deuxième session de Groupe consultatif nucléaire à Washington, au cours de laquelle la Maison Blanche a averti que toute attaque nucléaire de Pyongyang conduirait à la fin du régime.
  • Alors que Washington, Séoul et Tokyo ont dénoncé une violation des résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU, la Chine a réaffirmé son soutien et sa confiance au régime nord-coréen. Le 18 décembre, des diplomates chinois et nord-coréens étaient d’ailleurs réunis à Pékin pour discuter de leur relation bilatérale et de questions stratégiques.

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AFRIQUE DU NORD/MO

Le Conseil de sécurité de l’ONU adopte une résolution en faveur de l’amélioration de l’aide humanitaire à Gaza, sans appeler à un cessez-le-feu

Après plusieurs reports, cinq jours de négociations et des menaces d’un nouveau veto de Washington, le Conseil de sécurité a voté le 22 décembre une résolution proposée par les Émirats arabes unis. Treize pays se sont prononcés en faveur du texte, tandis que la Russie et les États-Unis se sont abstenus. L’appel à un cessez-le-feu présent dans le texte original n’a pas été retenu. La résolution finale « exige de toutes les parties qu’elles autorisent et facilitent l’acheminement immédiat, sûr et sans entrave d’une aide humanitaire à grande échelle » à Gaza et demande de « prendre de toute urgence » des mesures pour « créer les conditions d’une cessation durable des hostilités ».

  • Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres s’est montré critique de la résolution, réaffirmant l’impératif d’un cessez-le-feu comme préalable à toute assistance humanitaire efficace. Insistant sur ce même point, l’ambassadeur palestinien à l’ONU, Riyad Mansour, a toutefois estimé que cette résolution constituait « un pas dans la bonne direction ».
  • Si l’adoption de ce texte a une portée symbolique non négligeable, l’augmentation du flux d’aides humanitaires n’est cependant pas garantie, alors qu’Israël et l’Egypte restent maîtres des acheminements à destination de Gaza. Le ministre des Affaires étrangères israélien Eli Cohen a d’ailleurs souligné qu’Israël continuerait à “examiner toute assistance humanitaire”. Seule une résolution du CSNU traitant de la dimension politique de la guerre pourrait significativement accroître la pression de Washington sur Tel-Aviv.
  • Ce vote intervient alors que l’isolement des Etats-Unis ne cesse de s’accroître, se contentant de quelques mises en garde euphémiques pour marquer une différence avec son partenaire israélien. Le 8 décembre dernier, Washington avait opposé un deuxième véto à un texte exigeant « un cessez-le-feu immédiat », tandis que le Royaume-Uni s’était abstenu.
  • A Gaza, le bilan de la guerre a désormais dépassé les 20 000 morts. Plus des trois quarts de la population a dû quitter son domicile et plus de 570 000 personnes sont considérées comme victimes de famine.

Elias B.

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