[Prix du livre SPDS 2023-2024] Compte rendu de lecture 9 : Histoire des empires maritimes

Compte rendu 9 : Histoire des empires maritimes

Cyrille Poirier Coutansais est directeur du département recherches du Centre d’Études Stratégiques de la Marine (CESM) et enseignant à Sciences Po. Juriste de formation spécialisé en droit de la mer, passé par l’État-major des opérations de la Marine, il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la mer comme L’empire des mers : Atlas historique de la France maritime (2015, CNRS Editions) ou Les Hommes et la mer (2017, CNRS Editions).

Histoire des empires maritimes, paru pour la première fois en 2013 et actualisé en 2016 et 2022, s’attache à décrypter à travers une vaste fresque historique les ressorts ayant fait la puissance des grands empires maritimes. Découpé chronologiquement en trois périodes, l’ouvrage consacre chaque chapitre à l’analyse d’une puissance politique ayant en son temps tiré sa force de la mer.

L’ère des thalassocraties : de l’Antiquité à 1492

Pour Coutansais, la forme antique par excellence de la puissance maritime est la thalassocratie. Celle-ci se définit par trois caractéristiques déterminantes : un “centre réunissant l’ensemble des ressources au service de la constitution puis de la préservation de monopoles commerciaux”, un “imperium maritime jouant le rôle de démultiplicateur de puissance” et “la nécessité d’assurer un ordre public en mer”, en faisant notamment disparaître la piraterie.

La Crète constitue pour l’auteur la matrice des thalassocraties : c’est là que l’on assiste “pour la première fois, à la mise en place d’une stratégie maritime mêlant commerce et puissance”. Après la Crète, ce sont les Phéniciens puis Carthage qui revendiquent la prééminence en mer en s’appuyant sur une économie de comptoirs florissante et, dans le cas carthaginois, un arrière-pays riche en ressources. S’agissant des cités grecques, Coutansais considère qu’en dépit de leur prédisposition pour la mer, l’absence d’unité politique forte et de véritable arrière-pays a toujours empêché la constitution durable d’un imperium maritime. 

A l’inverse, Rome est selon l’auteur “avant tout impériale” mais également “terrienne plus que maritime”, la mer n’ayant “jamais particulièrement attirés” la République ou les empereurs : ce n’est que contraint par les nécessités géopolitiques que ces derniers ont donc tâchés d’asseoir leur emprise sur la Mare Nostrum. Byzance, empire “continental par nécessité, maritime par vocation” verra lui sa puissance s’éroder par son délaissement de la mer au profit de la poursuite d’un rêve inaccessible, celui de la reconstitution de Rome. 

Coutansais achève son tour d’horizon des puissances maritimes de l’Europe antique en consacrant un chapitre aux Vikings, qui trop souvent dépeints en simple pillards disposaient en réalité d’une véritable stratégie commerciale, basée sur la captation et la monopolisation des grands courants d’échange, ainsi que d’un avantage technologique majeur : le drakkar, deux fois plus rapide que les navires de l’époque et conçu autant pour la navigation fluviale que de haute mer. Le tournant des Grandes Découvertes est finalement amorcé à Gênes et Venise, où sont inventés les instruments du crédit, “nerf de la guerre des expéditions au long cours”, et où “le modèle thalassocratique bascule définitivement dans celui de l’empire”.

Enfin, avant de s’intéresser à la période 1492-1945, Coutansais présente sa réponse à la question suivante : pourquoi le tournante maritime des Grandes Découvertes a-t-il eu lieu en Europe, et pas en Asie ou en Afrique ? L’auteur s’intéresse d’abord aux “terres d’Islam”, au sein desquelles l’instabilité politiques des régimes et un tropisme terrien guidé par l’immensité de terres à gouverner ont selon lui empêché le maintien dans la durée de toute “vélléité maritime”. 

S’agissant de l’Inde, “continent à elle seule”, c’est là encore essentiellement la taille du territoire continental à gouverner qui expliquerait une forme d’ “incapacité à nourrir des ambitions maritimes”. La Chine, qui constitue une puissance maritime majeure pendant une large part de la période couverte dans cette première partie, se retire finalement de la mer sous les Ming, sous la pression d’un marché intérieur en plein essor mais aussi et surtout du poids du néo-confucianisme, qui explique l’interdiction en 1436 de construire tout navire de plus de deux mâts, taillé pour la haute mer. Le Japon, poussé vers la mer en raison de son insularité, manque lui pendant longtemps d’un pouvoir central fort et d’un véritable savoir-faire en termes d’ingénierie navale : l’arrivée au pouvoir des Tokugawa et l’arrivée des Européens amorce un changement, jusqu’à ce que la montée en puissance du christianisme ne pousse là encore les autorités politiques à l’isolationnisme.

L’âge des colonies : des Grandes Découvertes à 1945

Pour Coutansais, “les Grandes Découvertes trouvent leur origine dans une soif de l’or”, dans la mesure où l’Europe, confrontée à “l’inégale répartition spatiale de l’or et de l’argent”, va s’attacher à mettre à profit les progrès en matière de navigation (gouvernail d’étambot, progrès sur le gréement, construction à “carvel”, boussole, etc.) pour “tenter d’aller chercher cet or à la source, en Afrique et dans les Indes”. Plus tard, ce sont d’autres innovations techniques qui permettent selon Coutansais à l’Europe de dominer le “temps des empires mondiaux” : la Révolution industrielle, et plus particulièrement la maîtrise de la vapeur et du télégraphe, est ainsi clé selon Coutansais dans l’expansion des empires coloniaux.

L’auteur entame ce deuxième moment de réflexion par un retour sur les empires portugais et espagnol. La constitution d’un double empire par le Portugal (l’un sur l’océan Indien, l’autre sur l’Atlantique) constitue pour lui un “mystère” à élucider, dont les clés sont à trouver dans quatre facteurs. Les deux premiers, résiduels, sont “la chance” et “la politique volontariste d’Henri le Navigateur” : les deux autres, structurants, sont la “quête de l’or” (l’extraction des richesses extra-européennes) et “la conquête des âmes” (le prosélytisme chrétien). L’Espagne du XVIème siècle, elle, a selon Coutansais “tout pour devenir l’Angleterre des XVIIIème et XIXème siècle”, disposant d’un empire colonial florissant et d’une marine “de tout premier ordre”, mais échoue à ce destin par son “incapacité à choisir entre une destinée océanique et continentale”. Avant de revenir sur le cas des grandes puissances d’Europe de l’Ouest de la fin XIXème – début XXème siècle (Royaume-Uni, France, Allemagne), l’auteur consacre ensuite deux chapitres aux cas intéressants des Provinces-Unies néerlandaises, véritable matrice du modèle colonial, et du Danemark, lui aussi lancé dans une entreprise précoce de colonisation au Groenland.

S’agissant de l’empire britannique, l’auteur souligne que si la Grande-Bretagne demeure dans l’imaginaire collectif “la souveraine des mers par excellence”, elle a en réalité “longtemps hésité entre une vocation continentale et océanique”, hésitation prenant véritablement fin avec la reprise de Calais par le duc de Guise en 1558 (date à partir de laquelle “l’Angleterre abdique toute prétention territoriale en Europe”). Le Royaume-Uni  atteint selon Coutansais l’apogée de sa puissance au lendemain des guerres napoléoniennes, avec la naissance d’un “autre type d’empire” fondé non pas sur une logique de monopolisation de produits mais de sécurisation des matières premières nécessaires au fonctionnement d’une l’industrie basée en métropole, et de création de marchés captifs permettant d’écouler les biens manufacturés par cette même industrie. Les deux conflits mondiaux signent finalement le périclitement de l’empire colonial britannique, jusqu’à 1956 et la crise de Suez au terme de laquelle, selon Coutansais, Londres “renonce à toute velléité impériale”.

Contrairement au Royaume-Uni, la France a historiquement peiné à “saisir l’importance du fait maritime”, jusqu’à perdre la “seconde guerre de Cent Ans en mer”. Coutansais fait malgré tout louanges de la “rupture” organisée selon lui par Napoléon III et son vice-ministre de la Marine Dupuy de Lôme, qui organisent la montée en puissance de la marine française et, par extension, le renforcement de l’empire colonial. L’Allemagne enfin, une fois unifiée, “se découvre des ambitions océaniques et développe une marine et un empire ultramarin”. Mais surtout, et c’est ce qui la distingue des autres puissances européennes, elle est “la première à croire en la pertinence de forces sous-marines qui ont été proches de lui offrir la victoire lors de la Grande Guerre”.

Coutansais achève cette partie consacrée à la période 1492-1945 avec deux chapitres respectivement dédiés au Japon, lui aussi à l’initiative d’une entreprise coloniale au travers des mises en oeuvre du concept de sphère de coprospérité asiatique, et à la Russie, marquée selon Coutansais par “l’obsession de l’accès aux mers chaudes” au moins depuis Catherine II. Sous le régime soviétique, l’auteur souligne l’importance du rôle de l’amiral Gorchkov dans la mise en place d’une véritable marine de haute mer au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La marine soviétique atteint finalement son apogée en 1958, date à laquelle elle devient, avec 1742 navires et un réseau international de points d’ancrage mis à disposition par des “régimes frères”, la deuxième marine du monde.

Le temps des acteurs globaux : de la Seconde Guerre mondiale à nos jours

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à la période contemporaine, au travers de l’analyse de trois puissances incarnant aujourd’hui, selon l’auteur, le maritime : les Etats-Unis, la Chine et l’Inde.

Pour Coutansais, les Etats-Unis “ne sont venus à la mer que contraints, portés par la nécessité de sécuriser leurs approches puis leur lignes commerciales”, et ne chercheraient désormais qu’à se “replier sur [leur] île-continent”. En effet d’après l’auteur, historiquement l’interventionnisme américain n’est que “ponctuel, lié à des intérêts très souverains” et disparaît dès lors que ces intérêts ne sont plus en jeu, comme aux lendemains de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. Pour Coutansais, durant la deuxième partie du XXIème siècle, “ce sceptre des mers qui lui échoit par défaut, faute de combattants, Washington en est bien embarrassée et va osciller des années durant entre un rôle de “gendarme du monde” qu’elle répugne à endosser et la protection de ses intérêts, emploi dans lequel elle se sent nettement plus à l’aise”. Enfin pour l’auteur, le pivot vers l’Asie engagé depuis plusieurs années caractérise finalement les difficultés matérielles et stratégiques croissantes des États-Unis à maintenir seuls un imperium maritime global : une situation qui, selon Coutansais, n’est pas sans rappeler celle de l’empire romain en son temps.

En Chine, après la victoire dans les années 1950 au sein du Parti Communiste des “continentaux” pour qui la mer est une frontière sur les “maritimistes” pour lesquels elle est ouverture, l’ambition maritime refait finalement surface au milieu des années 2000 (symboliquement, l’auteur évoque la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de 2008, mettant en scène la vocation maritime de la Chine par plusieurs tableaux faisant référence aux expéditions de l’amiral Zheng He au XVème siècle). Depuis cette période, la Chine affiche des objectifs maritimes clairs, avec la réactivation de contentieux territoriaux concernant les îles Senkaku/Diaoyu, l’archipel des Spratleys ou bien évidemment Taïwan, mais se donne également les moyens de ses ambitions par une remontée en puissance capacitaire très importante de la Marine chinoise (la Chine annonçant notamment 6 porte-avions opérationnels à l’horizon 2035). Désormais pour Coutansais, il revient désormais à la Chine de trancher sur le niveau de son projet maritime (régional ou global) et sur ses intentions (“compter” sur les mers pour assurer sa sécurité et sa prospérité ou s’efforcer de les “dominer”).

Enfin, l’ouvrage s’achève par un chapitre consacré à l’Inde contemporaine, qui organise depuis plusieurs années la montée en puissance de sa marine conformément à ce que l’auteur désigne comme une “doctrine Monroe à l’indienne”, qui “tend à considérer comme son arrière-cour l’océan Indien, théâtre d’un interventionnisme croissant”. A cet effet, l’Inde a par exemple rejoint en 2009 avec le lancement de l’INS Arihant le club très fermé des nations en possession d’un sous-marin nucléaire lanceur d’engins, club “réservé” avant cette date aux cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Cet ultime développement sur l’Inde permet finalement à Coutansais de souligner l’importance aujourd’hui centrale de l’océan Indien, “carrefour stratégique majeur réunissant les trois acteurs essentiels des décennies à venir : Etats-Unis, Chine et Inde”.

Notre avis

Bien que constituant une entrée en matière intéressante pour comprendre les ressorts maritimes de la puissance, Histoire des empires maritimes peine à dépasser le simple survol des siècles d’histoire qu’il s’efforce de couvrir. Le choix de couvrir un “empire” par chapitre (chaque chapitre ne durant jamais plus d’une dizaine de pages) semble en définitive plutôt malavisé, car il force à tirer à grands traits schématiques l’histoire longue et plurielle d’entités politiques complexes, et impose de fait une simplification à outrance desservant la justesse du propos.

Ce goût de “trop peu” ou de “trop simple” imposé par la forme même de l’ouvrage est par ailleurs doublé d’une tend ance regrettable à la personnification des empires analysés, au travers de formules poussant parfois vers le lyrisme, ce qui contribue à occulter les dynamiques de pouvoir internes et pousse le lecteur à considérer chaque empire comme un acteur quasi-anthropomorphe, aux motivations uniformes. Cette tendance devient particulièrement problématique dès lors qu’il est question des empires coloniaux, dont les colonisés semblent presque absents : les ressources et les territoires, sources de puissance pour l’empire, sont seuls au centre de l’analyse, occultant une domination et un racisme pourtant au cœur du projet colonial.

Ainsi lorsque Coutansais n’évoque, s’agissant de la colonisation de l’Inde par le Royaume-Uni que le “génie anglais” consistant à “diviser pour mieux régner” et à “créer des réseaux de clientèle”, ou encore lorsqu’en référence aux processus de décolonisation touchant l’empire français dans la deuxième moitié du XXème siècle n’est pudiquement évoqué qu’un “lien étroit noué avec les colonies rendant la séparation particulièrement douloureuse”, le lecteur est en droit de se demander si l’auteur n’a pas parfois péché par excès de déférence.

E.B.

E. B.

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