Veille stratégique – Octobre 2022 2/2

FRANCE

Le porte-avions nouvelle génération (PANG) dévoilé au salon Euronaval

Du 18 au 21 octobre se déroulait la 27ème édition du salon bi-annuel euronaval à Paris-Le Bourget, rendez-vous des acteurs consacré aux technologies et aux armements de la défense navale. Pour l’ouverture du salon, Naval Group et la Direction générale de l’armement (DGA) ont présenté la forme quasi-définitive du futur porte-avions français. Le navire devrait entrer en service en 2038, et  mesurera un peu plus de 300 mètres de long pour 75 000 tonnes. Il deviendrait ainsi le plus grand bateau de guerre d’Europe. A titre de comparaison, le Charles de Gaulle pèse 42 500 tonnes. Le coût global du PANG devrait avoisiner les 5 milliards d’euros, ce qui n’est pas négligeable à l’échelle du budget annuel des armées (autour de 50 milliards d’euros). Son équipage doit être composé de 2000 marins et il pourra embarquer une trentaine de chasseurs Rafale Marine et de new generation fighter du programme SCAF (futur avion de combat franco-germano-espagnol en cours de conception), mais aussi des drones de combat et de surveillance.

  • 450 exposants et de nombreuses délégations ont pris part au salon, qui était également l’occasion pour les industriels de la défense navale de conclure des partenariats et d’échanger sur leurs avancées technologiques. Nexter a par exemple dévoilé sa dernière tourelle navale de moyen calibre, le RAPIDFire, et les sociétés françaises Ufast et SeaOwl ont présenté un projet d’embarcation autonome (drone de surface) destinée aux forces spéciales et capable d’emporter une arme automatique. Par ailleurs, le ministère des Armées a annoncé l’acquisition de quatre à six bâtiments de chasse de mines aux chantiers Kership et Naval Group. Enfin, Naviris, Naval Group, Fincantieri et Navantia ont signé un accord préliminaire créant un consortium avec l’objectif de mettre au point une future corvette européenne de 110 mètres de long et de près de 3 000 tonnes.
  • Alors que la future loi de programmation militaire 2024-2030 est en cours d’élaboration et que le budget de la Marine nationale est considéré comme largement sous-dimensionné par rapport à son contrat opérationnel pour les chefs d’état-major qui se sont succédés à sa tête, certains estiment que l’investissement ne sera pas à la hauteur des bénéfices tirés de ce nouveau navire. Lors d’une audition devant la commission de la défense nationale et des forces armées le 27 juillet dernier, le chef d’état-major de la marine, l’amiral Pierre Vandier, a déclaré que “ceux qui pensent que (…) l’argent [consacré au PANG serait] gaspillé devraient commencer par convaincre ceux qui en construisent actuellement, notamment les Chinois et les Turcs, de s’en passer !”. Les crédits consacrés à la Marine nationale dans la prochaine LPM seront scrutés avec la plus grande attention…

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EUROPE

Le « Bouclier du ciel européen », symbole du froid entre Paris et Berlin

Jeudi 13 octobre, à l’occasion d’une réunion des ministres de la défense de l’OTAN, 14 pays européens, menés par l’Allemagne, ont annoncé avoir trouvé un accord sur le projet « Bouclier du ciel européen », permettant l’acquisition commune d’un bouclier antimissile commun. Ce bouclier devrait être équipé de systèmes américains, allemands et possiblement israéliens, représentant un écart à la « souveraineté européenne » promue par la France. Pour cette raison, Paris n’a pas rejoint le projet, confirmant la dégradation de l’amitié franco-allemande depuis le début du conflit en Ukraine, avec des tensions sur les sujets d’énergie et de défense. Mercredi 19 octobre, cela a abouti à l’annonce conjointe du président Emmanuel Macron et du chancelier allemand Olaf Scholz d’ajourner à 2023 le conseil de ministres franco-allemands, prévue le 26 octobre et déjà reportée trois fois depuis juillet.

  • Le « Bouclier du ciel européen » rassemble quatorze pays européens derrière l’Allemagne : le Royaume-Uni, la Belgique, les Pays-Bas, la Norvège, la Finlande, la Roumanie, la République tchèque, la Bulgarie, les pays baltes, la Slovaquie, la Slovénie et la Hongrie.
  • Le projet vise à former une sorte de protection multicouche contre des attaques de missiles de différentes portées, de drones ou encore d’hélicoptères. Le système allemand préconisé est l’IRIS-T, d’une portée de 30 km et développé par Diehl BGT Defense. Celui-ci devrait être complété par le système américain Patriot, d’une portée de 2000 km et fabriqué par Raytheon. Enfin, cette architecture pourrait être complétée par le système Arrow-3 israélien, fabriqué par Israel Aerospace Industries et conçu pour détruire les missiles hypersoniques à très haute altitude, avec un rayon de couverture de 2400 km.
  • La rencontre annuelle bilatérale franco-allemande était initialement prévue en juillet. Du côté de l’Elysée, le report de cette rencontre est justifié par une avancée insuffisante sur des sujets « qui portent sur des questions de souveraineté ». Paris semble mal digérer les multiples différends avec Berlin de ces derniers mois : la commande d’avions F-35 de Lockheed Martin, le peu d’enthousiasme concernant les projets de défense franco-allemands (Scaf, char du futur), ou encore le bouclier tarifaire allemand de 200 milliards d’euros dénoncé pour le manque de concertations et de solidarité européennes (cf. Veille de septembre 2022 1/2).

Lancement de la mission de formation militaire européenne pour l’Ukraine

Lors d’un conseil des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne à Luxembourg lundi 17 octobre, les Etats membres de l’Union européenne ont officialisé le lancement de l’EUMAM Ukraine, une mission d’assistance à la formation des militaires ukrainiens. Annoncé depuis le 30 août, l’objectif est de former environ 15 000 membres des forces de défense ukrainiennes, parmi lesquels 2 800 recevront une formation spécialisée, comme le déminage, les opérations tactiques, la cybernétique, le soutien médical, etc. Deux quartiers généraux, en Allemagne et en Pologne, ont été créés à l’occasion. Néanmoins, les formations déjà existantes dans les différents pays de l’UE continueront d’être dispensées. C’est le cas en France, avec la formation des militaires ukrainiens utilisant des armements français (Caesar, LRU, etc.).

  • Alors que les entraînements proposés indépendamment par chaque pays sont financés par les armées nationales, l’EUMAM est financée par des fonds européens, notamment par le fonds de la Facilité européenne pour la paix. Le montant de cette mission est actuellement estimé autour de 50 à 60 millions d’euros. En dehors de l’UE, le Royaume-Uni a également débuté en février la formation tactique, médicale et psychologique de civils ukrainiens sans expérience militaire : 5 700 d’entre eux ont pu bénéficier de ce programme.*
  • L’aboutissement de ce projet intervient alors que plusieurs dirigeants dans le monde s’inquiètent de la menace nucléaire qui plane sur le conflit. Après la déclaration alarmiste de Joe Biden sur un risque « d’apocalypse nucléaire » le 6 octobre dernier, le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell lui a emboîté le pas en affirmant devant le collège d’Europe jeudi 13 octobre : « Toute attaque nucléaire contre l’Ukraine entraînera une réponse, pas une réponse nucléaire, mais une réponse militaire si puissante que l’armée russe sera anéantie. »

Le chef allemand de la cybersécurité limogé sur fond de suspicions de liens avec la Russie

Mardi 18 octobre, la ministre de l’Intérieur allemande, Nancy Faeser, a annoncé le limogeage du chef de l’Office fédéral de la sécurité des technologies de l’information (Bundesamts für Sicherheits in der Informationstechnik – BSI), Arne Schönbohm. Il est reproché à ce dernier sa proximité avec Moscou à travers une association qu’il a fondée en 2012, le Conseil allemand de cybersécurité, qui fournit des conseils aux entreprises et gouvernements dans ce domaine. Parmi ses membres se trouve la société Protelion, fondée par un ancien collaborateur du KGB, et qui aurait ainsi pu avoir accès à des informations sur les enjeux de cybersécurité allemands. En réaction à cette annonce, M. Schönbohm a demandé à faire l’objet d’une procédure disciplinaire afin de déterminer des preuves concrètes de son lien avec la Russie, qu’il réfute.

  • Arne Schönbohm a été nommé à la tête du BSI en 2016 sous le gouvernement de l’ancienne chancelière Angela Merkel, et était alors manageur du groupe aéronautique Airbus.
  • Le limogeage de M. Schönbohm est très contesté dans la classe politique allemande, notamment par les députés Verts (Grüne) et libéraux (FDP), qui soutiennent la procédure disciplinaire demandée par Schönbohm afin « d’éclaircir les fondements des reproches faits à son encontre » (Manuel Höferlin, FDP).

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AMÉRIQUES

Etats-Unis : de nouvelles sanctions contre le régime des Talibans

Le mardi 11 octobre, le secrétaire d’État des États-Unis Antony Blinken a annoncé de nouvelles sanctions envers les talibans en représailles de leur non-respect des standards internationaux en matière de droits humains. Plus précisément, c’est la liberté de circulation des talibans qui est visée :  « des restrictions concernant l’octroi de visas (…) aux actuels et anciens membres des talibans et à d’autres individus jugés responsables ou complices de la répression des femmes et des filles à travers des politiques restrictives et la violence » seront bientôt effectives.

  • Ces nouvelles sanctions sont prononcées alors que les soldats américains ont quitté le pays il y a un peu plus d’un an. En août 2021, les États-Unis avaient déjà décidé de geler les fonds de la Banque centrale afghane sur leur sol. Cependant, en septembre 2022, le gouvernement de Joe Biden est revenu sur cette décision et a créé le fonds afghan à Genève, banque centrale bis, destiné à recevoir la moitié des actifs de la banque centrale d’Afghanistan bloqués aux Etats-Unis, l’équivalent de 3,5 milliards de dollars.
  • Prononcées à l’occasion de la dixième journée internationale des filles, ces sanctions condamnent le régime des talibans, qui depuis son retour au pouvoir ne cesse de multiplier les actes répressifs à l’encontre de femmes afghanes. Le pouvoir afghan craindrait que la révolte en cours en Iran, relative à la condition féminine, ne se répercute sur leur pays. Les forces de sécurité talibanes seraient particulièrement alertes sur les potentiels mouvements de solidarité avec les iraniennes. Le 29 septembre, devant l’ambassade iranienne à Kaboul, les talibans ont ainsi dispersé un rassemblement à coups de feu en l’air. La réouverture des écoles secondaires pour filles est une des conditions sine qua non de la reconnaissance du gouvernement taliban par la communauté internationale.

Joe Biden place la Russie et la Chine au cœur des enjeux sécuritaires internationaux

Mercredi 12 octobre, la Maison Blanche a publié la nouvelle stratégie de sécurité nationale, présentant les priorités de la politique étrangère étatsunienne durant le mandat du président Joe Biden. Sans surprise, la Chine et la Russie sont placées au cœur des enjeux sécuritaires internationaux, mais à des niveaux différents : si la Russie constitue une « menace immédiate » notamment avec la menace nucléaire en Ukraine, la Chine représente le principal « compétiteur » capable de « reformater l’ordre international » sur le long-terme. Washington insiste également sur d’autres enjeux sécuritaires comme le changement climatique, les pandémies, le terrorisme, la prolifération des armes, etc.

Pour y faire face, il est préconisé dans la stratégie d’allier les démocraties libérales à travers l’OTAN, mais aussi d’inclure les non-démocraties aux discussions sur ces nombreuses menaces sécuritaires, afin de ne pas répliquer des logiques de « blocs rigides » de la guerre froide. Par ailleurs, pour maintenir un avantage compétitif face à la Chine, les Etats-Unis doivent investir dans leurs industries et infrastructures, en particulier dans les semi-conducteurs et les domaines maritimes, de l’espace et du cyberespace, en mettant fin à la traditionnelle démarcation entre politique étrangère et politique intérieure.

  • La stratégie de sécurité nationale est un exercice qui s’impose à chaque président étatsunien : il permet ainsi de présenter sa vision de l’ordre international et les priorités qu’il fixe pour sa politique étrangère durant son mandat. La publication de la stratégie de Biden, initialement prévue pour début 2022, a été repoussée en raison du déclenchement de la guerre en Ukraine en février.
  • Cette nouvelle stratégie de Biden s’inscrit dans la continuité de celle de ses prédécesseurs, en particulier en ce qui concerne la posture des Etats-Unis avec la Chine. La nouveauté réside principalement dans la volonté d’aller au-delà de la logique de blocs et de la distinction entre politique intérieure et extérieure. Néanmoins, en rupture avec le précédent président, Donald Trump, Joe Biden souhaite davantage s’engager dans l’OTAN, afin de l’utiliser comme un réel médium pour participer au soutien de l’Ukraine et pour mobiliser les démocraties européennes.
  • La mise en œuvre de cette stratégie est néanmoins subordonnée aux résultats des élections de mi-mandat qui se tiendront le 8 novembre prochain. Avec actuellement une courte majorité à la Chambre des représentants et au Sénat, Joe Biden devra peut-être composer avec un parlement républicain particulièrement hostile à la légifération sur la prolifération des armes.

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RUSSIE/NEI

Reprise des frappes russes en profondeur et difficultés de l’armée russe face à la contre-offensive ukrainienne

En réponse à l’explosion survenue le samedi 8 octobre sur le pont de Crimée, la Russie a repris les frappes en profondeur dans plusieurs grandes villes d’Ukraine, dont Kiev, Kharkiv et Zaporijjia. L’armée russe a ainsi tiré son barrage de missiles le plus intensif depuis le début de la guerre, qui a fait plusieurs dizaines de victimes civiles et a surchargé la défense aérienne ukrainienne. Lundi 10 octobre, se sont plus de 150 missiles qui auraient été tirés en une seule journée sur l’ensemble du territoire ukrainien. Ces attaques n’ont toutefois pas modifié le cours de la guerre terrestre. Les batailles conduites à l’est et au sud se poursuivent à un rythme soutenu et continuent de faire reculer l’armée russe. Au nord de l’Ukraine, les forces russes ont procédé à des tirs d’artillerie qui ont touché quatre villes des régions de Sumy et de Chernihiv, dans le cadre d’une lente escalade des combats le long de la frontière. Dans le Donbass, l’armée ukrainienne a fait état d’intenses combats d’artillerie et de chars dans la périphérie orientale de Bakhmut, l’une des rares zones où les Russes sont en position offensive. Dans la région de Louhansk, le groupe paramilitaire Wagner a annoncé avoir débuté la construction d’une « ligne fortifiée de défense à plusieurs niveaux ».

  • Quelques heures après les frappes russes massives et meurtrières, lundi 10 octobre, l’ambassadeur de l’Ukraine aux Nations Unies Sergiy Kyslytsya a accusé la Russie d’être un « Etat terroriste ». Sur la scène internationale, le président américain Joe Biden a fermement condamné la « brutalité absolue » des frappes russes, à l’instar de la ministre française des Affaires étrangères Catherine Colonna qui a qualifié ces actions de « crime de guerre ». De son côté, le Secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg a renouvelé le soutien des Alliés à l’Ukraine alors que le Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a dénoncé une « escalade inacceptable de la guerre ». C’est dans ce contexte particulièrement difficile que le Secrétaire américain à la Défense Lloyd Austin s’est entretenu par téléphone avec son homologue russe Sergey Shoygu le vendredi 21 octobre. Premier échange depuis mai, ils ont insisté sur la nécessité de maintenir les lignes de communication ouvertes. A la demande du ministre russe de la Défense, un second appel a eu lieu dimanche 23 octobre durant lequel le numéro un du Pentagone a rejeté tout prétexte à l’escalade russe.
  • L’intensification des frappes, ciblant plusieurs infrastructures énergétiques, aurait pour objectif la déstabilisation du réseau électrique national afin de créer un sentiment de peur au sein de la population à l’approche de l’hiver. Dans un message adressé aux dirigeants européens durant le sommet consacré à l’énergie, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a accusé Moscou de frapper des cibles non militaires et des infrastructures critiques. Selon lui, la Russie transforme le réseau électrique ukrainien en « champ de bataille » alors que 30% des centrales électriques ukrainiennes ont été détruites. Les autorités ukrainiennes ont par conséquent appelé la population et les entreprises des régions les plus touchées (Kiev, Tchernihiv, Tcherkassy et Zhytomyr) à réduire au maximum leur consommation d’électricité. Le ministère ukrainien de l’Energie a également indiqué que l’Ukraine était dans l’obligation de suspendre les exportations d’électricité vers l’Union européenne.
  • Le général russe Sergueï Sourovikine a reconnu que son armée rencontrait de sérieuses difficultés face à la contre-offensive ukrainienne dans le sud et l’est du pays. Aveu rare en temps de guerre, le général chargé des opérations en Ukraine depuis dix jours a déclaré : « la situation dans la zone de l’opération militaire spéciale peut être qualifiée de tendue ». Il a notamment souligné les difficultés rencontrées à Kherson, dans le sud. Selon lui, la capitale de la région éponyme est la cible de frappes ukrainiennes visant ses « infrastructures sociales, économiques et industrielles », ce qui justifie les « évacuations » de la population. Un responsable installé par le Kremlin a déclaré, jeudi 20 octobre, que les forces ukrainiennes avaient lancé cinq frappes de missiles contre le barrage et la centrale hydroélectrique de Kakhovka, à environ 70 km de la ville de Kherson. Le président ukrainien a quant à lui démenti cette accusation et a présenté le scénario inverse selon lequel les Russes avaient miné le barrage et la centrale électrique, avec l’intention de les faire exploser dans ce qu’il a appelé un « acte terroriste » qui libérerait 18 millions de mètres cubes d’eau et inonderait 80 localités.

Situation sur l’ensemble du territoire au 23 octobre 2022, carte réalisée par War Mapper (@War_Mapper)

Vladimir Poutine annonce la mise en place de la loi martiale

Pour la première fois depuis l’existence de la Fédération de Russie, le président russe Vladimir Poutine a annoncé, le 19 octobre, la mise en place de la loi martiale. Cette dernière fut définitivement instaurée le lendemain – dans un oukase, décret rendu par l’Etat – tandis que tous les yeux étaient rivés sur l’évacuation de Kherson. Cette décision est justifiée par Vladimir Poutine comme moyen de défense face aux « méthodes terroristes » et « groupes saboteurs » employés par les Ukrainiens sur le territoire. Composée de 19 mesures restreignant les droits des citoyens et régie par une loi constitutionnelle de 2002, la loi martiale a été appliquée dans les quatre territoires ukrainiens annexés en septembre par Moscou, soit les régions de Donetsk, de Louhansk, de Kherson ainsi que de Zaporijia. Bien que les mesures concrètes n’aient pas encore été déclarées, la Constitution prévoit le renforcement général des mesures de sécurité, la mise en place d’un couvre feu, de réquisitions, la réorganisation de la production pour soutenir l’effort militaire, la censure,  l’évacuation d’entreprises stratégiques, ainsi que l’interdiction des rassemblements publics, et une restriction des déplacements à l’entrée, à la sortie ainsi que dans l’enceinte des territoires concernés.
  • Cette déclaration implique également la mise en place d’un régime d’alerte renforcé sur tout le territoire. Une trentaine de régions pourraient être concernées. Les régions frontalières à l’Ukraine – la Crimée annexée, Krasnodar, Rostov, Belgorod, Briansk, Voronej, Koursk – seront placé sous un régime de réaction de niveau moyen avec une surveillance accrue des sites sensibles, ainsi que de nombreuses restrictions concernant les déplacements des populations. Une attention sera également portée dans le district fédéral central – où se situe Moscou – et dans certaines régions au centre et au sud de la Russie. Pour le reste du territoire, seule une protection renforcée des transports, des communications et des installations sensibles sera appliquée.
  • La mise en œuvre des différentes mesures dépendra des gouverneurs de régions et permettra donc au pouvoir central de ne pas se placer en première ligne des responsabilités. En plus des mesures énoncées dans la loi constitutionnelle, le décret du Chef de l’Etat prévoit que ces gouverneurs pourront prendre « d’autres mesures appropriées » s’ils le jugent nécessaire. Sans plus de précision, cette indication a été interprétée par certains juristes comme une carte blanche donnée aux pouvoirs régionaux et à une « loi martiale de facto » dans tout le pays. Selon la journaliste exilée Farida Roustamova, « cela rappelle férocement ce qui prévalait pendant la pandémie de Covid-19. Les gouverneurs reçoivent des pouvoirs exceptionnels […] parce que, depuis le centre, on ne contrôle plus rien. »

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AFRIQUE

Éthiopie : la communauté internationale tire la sonnette d’alarme suite à l’intensification des combats dans la région du Tigré

Lundi 17 octobre, Antonio Guterres, Secrétaire général des Nations unies, a témoigné de son inquiétude quant à l’évolution du conflit septentrional éthiopien : « La situation en Éthiopie devient incontrôlable. La violence et la destruction atteignent des niveaux alarmants ». La situation s’est aggravée ces dernières semaines suite aux multiples bombardements meurtriers à Shire, ville située à cinquante kilomètres de la frontière érythréenne, et en raison de l’annulation précoce des pourparlers de paix – initialement prévus début octobre. À l’instar d’Antonio Guterres, le haut représentant de l’Union européenne pour la politique étrangère Josep Borrell s’inquiète d’une « escalade dramatique de la violence et des pertes irréparables en vies humaines ». 

  • Les forces fédérales éthiopiennes (soutenues militairement par l’Érythrée et les forces régionales d’Amhara et de l’Afar) et le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT, soutenu par le Soudan) s’affrontent violemment depuis 2018. Toutefois, une trêve humanitaire a été observée entre mars 2022 et août 2022. Selon l’Organisation des Nations unies, au moins 31 civils ont péri depuis la reprise des combats, dont un membre de l’ONG International Rescue Committee. Compte tenu de l’absence de systèmes communicationnels et de l’interdiction de présence des journalistes, ces données se révèlent probablement très en deçà de la réalité. Parallèlement, le conflit a provoqué une catastrophe humanitaire sur le sol éthiopien.
  • A la suite des dénonciations internationales, des pourparlers de paix sous l’égide de l’Union africaine devaient avoir lieu en Afrique du Sud début octobre. Avorté suite au retrait des forces gouvernementales éthiopiennes, justifié par la nécessité de « prendre des mesures défensives pour protéger la souveraineté et l’intégrité territoriale du pays », cet échange aura finalement lieu à partir de lundi 24 octobre. En réponse au premier refus gouvernemental de participer aux négociations, les autorités rebelles du Tigré ont accusé le pouvoir d’« intention génocidaire contre le peuple du Tigré ». Moussa Faki Mahamat, président de la commission de l’Union africaine, exige un « cessez-le-feu immédiat et inconditionnel » concernant la ville de Selekelka inscrite au Patrimoine mondial de l’humanité.

Tchad : Investiture de Mahamat Idriss Déby et répression violente de l’opposition

Lundi 10 octobre, Mahamat Idriss Déby a été nommé président de la transition du Tchad à la suite du Dialogue national souverain et inclusif. Établi à la tête du pays suite à un coup d’État militaire en avril 2021, le général a été reconduit pour deux ans à la tête du pouvoir. L’opposition politique – notamment le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad – dénonce « les résolutions du prétendu dialogue qui ne font que légitimer la succession dynastique et pérenniser le régime corrompu ». En réponse à cette prolongation exécutive, les villes de N’Djamena, Moundou et Koumra ont été les théâtres de violentes manifestations entre les opposants au pouvoir et les forces de l’ordre conduisant au décès d’une cinquantaine d’individus. 

  • Dix-huit mois après le dernier coup d’État, le Dialogue national souverain et inclusif avait pour vocation d’assurer un processus de transition présidentielle transparent avec des « élections libres et démocratiques » auprès de leurs collaborateurs internationaux – Union africaine, Union européenne, France. Finalement, cette assemblée a conclu à la reconduction de Mahamat Idriss Déby comme Président de la transition du Tchad avec un élargissement de ses prérogatives, et notamment la possibilité de révoquer son Premier ministre et de participer aux prochaines élections présidentielles programmées dans deux ans. 
  • Selon Saleh Kebzado, Premier ministre tchadien, les protestations ont conduit à une « cinquantaine de morts et plus de 300 blessés ». Les manifestants ont notamment attaqué le siège de la junte malienne. Si le gouvernement tchadien mentionne uniquement le recours aux balles en caoutchouc et aux grenades lacrymogènes, Paris dénonce « des violences […], avec notamment l’utilisation d’armes létales contre les manifestants, ce que la France condamne ». Le prolongement du pouvoir de transition interroge sur la situation humanitaire au Tchad ainsi que sur la coopération politico-militaire entre N’Djamena et Paris. 

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ASIE

Après le 20e congrès du Parti communiste chinois (PCC), la Chine consolide son cap et accentue sa pression sur Taïwan

Dimanche 16 octobre, lors du XXe congrès du parti communiste chinois, Xi Jinping a insisté sur les questions de sécurité au cours de son discours d’ouverture. Reconduit à la tête du pouvoir, le dirigeant chinois a réitéré son souhait que l’Empire du milieu soit un pays socialiste moderne à l’horizon 2049, devant les 2296 délégués du PCC rassemblés au Palais du peuple à Pékin. Les membres de l’assistance ont applaudi l’évocation de la  diplomatie des “loups guerriers” ainsi que ses propos sur la reprise en main de Hong Kong. Le président chinois n’a par ailleurs pas caché son intention de réintégrer Taïwan dans le giron de la Chine. Souhaitant une “réunification pacifique”, le secrétaire général du PCC a affirmé que la Chine ne “renoncerait jamais à l’usage de la force”.

  • Alors que Taïwan est le sujet principal des tensions entre les États-Unis et la Chine, Xi Jinping a mis en garde contre toute ingérence étrangère : “La résolution de la question taïwanaise est l’affaire du peuple chinois lui-même et doit être résolue par le peuple chinois seul”. Dès son arrivée au pouvoir, le dirigeant chinois a changé la ligne diplomatique du pays, tournée vers les objectifs économiques intérieurs, pour la tourner vers le changement de l’ordre international dominé par les États-Unis et ses valeurs. 
  • Si ce sont les perspectives futures qui semblent avoir primé du fait du deuxième renouvellement du mandat de Xi Jinping à la tête du parti et du pays, il ne faut pas oublier les défis extérieurs que doit relever Pékin. D’abord, la politique de voisinage et l’obstination de la Chine à l’égard de Taïwan se heurtent à des obstacles : à la résistance de l’île d’abord mais aussi à celle du Japon et des États-Unis qui s’opposent à cette réunification forcée. Ses relations avec l’Inde ne sont pas plus chaudes qu’auparavant. De plus, sa volonté hégémonique en mer de Chine méridionale est toujours caractérisée par de nombreux différends, avec le Vietnam, les Philippines ou l’Indonésie. Par ailleurs, dans le contexte de la guerre en Ukraine, la Chine ne parvient pas à s’imposer en arbitre. Enfin, la Chine peine à être dissociée des multiples essais de tirs et autres actions militaires de la Corée du Nord qui ont eu lieu ces derniers mois. Ce sont autant de facteurs qui l’isolent sur les scènes régionale et internationale. 
  • Le parallèle géostratégique s’impose entre la Russie et l’Ukraine d’une part et la Chine et Taïwan d’autre part, la première invasion augmentant la probabilité de déclenchement de la seconde. Pour certains, cela devrait forcer à la réaction de l’Occident pour protéger l’île située en mer de Chine méridionale. C’est notamment l’avis de Matthew Pottinger, ancien conseiller Asie de Donald Trump aujourd’hui distinguished visiting fellow à l’institut Montaigne. Pour lui, “l’Ukraine et Taïwan sont inextricablement liées” et “la meilleure façon de prévenir une invasion de Taïwan, que Pékin envisage clairement, est d’écraser le rêve d’empire de Poutine”. Selon lui, l’agression de Taïwan par la Chine encouragerait une fuite en avant nucléaire en Asie, car le Japon et la Corée du Sud voudraient se doter de l’arme atomique et cela conduirait à mettre fin à l’ère de relative retenue nucléaire…

Une fois de plus, la péninsule coréenne sous forte tension

Le jeudi 13 et le vendredi 14 octobre, la Corée du Nord a procédé à de nouveaux essais de tirs de missiles, à des survols en avion de chasse et à des salves d’artillerie en mer proche de la frontière sud-coréenne. L’artillerie nord-coréenne a ciblé une “zone tampon” maritime établie lors d’un accord en 2018, destiné à prévenir les tensions. Le mercredi 19 octobre, la Corée du Sud a critiqué la Corée du Nord qui a procédé à de nouveaux tirs : ce sont environ 250 tirs d’artillerie qui ont été effectués selon l’état-major interarmées sud-coréen, qui qualifie ces tirs de violation manifeste de l’accord de 2018 tout en demandant à son voisin de cesser immédiatement ses actions. . Kim-Jong-un  ne souhaite pas s’arrêter là : il a indiqué vouloir poursuivre ses démonstrations de force militaire dans le but de répondre aux “provocations” de Séoul, qui aurait tiré des “dizaines d’obus de lance-roquettes multiples dans la zone de front (…) le 18 octobre”. 23 tirs de missiles balistiques ont été effectués depuis le début de l’année par la Corée du Nord. 

  • Les tests de missiles de croisières ne sont pas interdits par l’ONU, contrairement aux tirs de missiles balistiques nord-coréens que condamnent la Corée du Sud et le Japon. Le mois dernier, le pays avait révisé sa doctrine afin de pouvoir conduire des frappes nucléaires préventives, nous l’évoquions dans la deuxième veille stratégique de septembre (à retrouver ici). 
  • Ces derniers essais pourraient signifier que la Corée du Nord serait en mesure  de faire fonctionner des missiles de croisière avec une capacité nucléaire . Ces armes sont plus difficiles à détecter en raison de leur basse altitude de vol. Le dirigeant nord-coréen a fait de l’acquisition d’armes nucléaires tactiques une priorité et souhaite développer les forces nucléaires nord-coréennes. Les pourparlers sur la dénucléarisation de la Corée du Nord sont au point mort, puisque Kim-Jong-un a notamment déclaré que son pays était une “puissance nucléaire irréversible”. 
  • L’intensification des lancements de missiles et des exercices militaires ces derniers mois laissent penser que la Corée du Nord serait sur le point de mener le septième essai nucléaire du pays. La Chine avait rejeté la responsabilité du tir de missile balistique nord-coréen sur les États-Unis, le mercredi 5 octobre lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, les accusant d’empoisonner l’environnement sécuritaire de la région. L’ambassadeur chinois adjoint Geng Shuang avait souligné les “nombreux exercices militaires conjoints menés par les États-Unis et d’autres pays dans la région”.

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AFRIQUE DU NORD/MOYEN-ORIENT

Accord entre Israël et le Liban sur leur frontière maritime

Jeudi 13 octobre, le président libanais Michel Aoun a annoncé que le Liban acceptait les termes de l’accord sur la frontière maritime avec Israël. Une fois ratifié, l’accord, qui a fait l’objet de négociations menées par les Américains depuis 2020, permettra le début de l’extraction du gaz naturel dans la zone contestée. Ce territoire de 330 miles carrés (860 km²) dans l’est de la mer Méditerranée est potentiellement riche en hydrocarbures avec une valeur estimée atteignant des milliards de dollars. Les dispositions de l’accord permettent à Israël de poursuivre le développement, déjà à un stade avancé, du champ de Karish qui s’étend en partie dans le territoire maritime revendiqué par le Liban. En retour, Israël autorise le Liban à développer le grand champ de gaz naturel de Qana, qui s’étend en partie sur le territoire maritime d’Israël sous la frontière nouvellement convenue, en échange d’une partie des revenus tirés par le Liban de ce champ. Cependant, le développement de Qana dépend de la conclusion d’un accord de partage des revenus entre Israël et le principal opérateur proposé du champ, TotalEnergies.

  • Israël et le Liban ont eu plusieurs différends frontaliers terrestres importants liés aux interventions militaires israéliennes dans le sud du Liban au cours des années 1980 et 1990. La délimitation des frontières maritimes entre Israël et le Liban a été fixée en 2011 mais a continué à faire l’objet de négociations infructueuses pendant une décennie, jusqu’à ce que les Américains relancent les pourparlers en 2020 en tant que médiateurs.
  • Des sources israéliennes ont déclaré que les États-Unis avaient aidé à surmonter les obstacles de dernière minute en promettant son engagement envers la sécurité et les droits économiques d’Israël en cas de contestation du Hezbollah. Cette organisation paramilitaire proche de l’Iran joue un rôle déterminant dans la vie politique libanaise et bloque régulièrement tout rapprochement avec Israël. Le Hezbollah avait menacé de provoquer une guerre si Israël poursuivait ses efforts de forage dans le champ gazier de Karish avant qu’un accord ne soit conclu ou si l’accord proposé ne respectait pas pleinement les droits du Liban.

L’Iran accusé de fournir des drones à la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine

Jeudi 20 octobre, l’Union européenne a annoncé avoir adopté des sanctions contre trois généraux iraniens et une entreprise, Shahed Aviation Industries, accusés de fournir à la Russie des armes. Le même jour, le Royaume-Uni a déclaré mettre en place des sanctions visant les mêmes individus, et les Etats-Unis ont déclaré que l’Iran aidait la Russie sur «  le terrain » en Ukraine, notamment en entraînant l’armée russe à utiliser les drones kamikazes Shahed-136 et Shahed-131. Ceux-ci sont utilisés depuis plusieurs semaines par l’armée russe pour bombarder des villes et des infrastructures civiles en Ukraine. Selon les responsables européens, « les preuves apportées par les services de renseignements semblent sans équivoque », puisque l’armée ukrainienne aurait détruit environ 233 drones iraniens depuis mi-septembre. L’Iran a nié à plusieurs reprises ces allégations en les jugeant « infondées». Le Kremlin dit n’avoir aucune connaissance de forces russes utilisant des drones iraniens en Ukraine.

  • Si ces sanctions visent spécifiquement les constructeurs de drones, l’UE a aussi annoncé, lundi 17 octobre, le gel des avoirs d’au moins 11 officiels iraniens, dont des policiers et le ministre iranien de l’Information, en raison de leur rôle dans la répression des manifestations dans le pays.
  • Dans un courrier adressé à l’ONU vendredi 21 octobre, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont réclamé l’ouverture d’une enquête “impartiale” sur les drones iraniens fournis à la Russie dans la cadre de la guerre en Ukraine.

 

Veille réalisée par Camille, Simon, Pauline, Raphaëlle, Léana et Rose.

Comité de rédaction

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