Guerres d’influence : les États à la conquête des esprits (2022)
Agrégé de sciences politiques et spécialiste des relations internationales, Frédérick Charillon a assuré la fonction de directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) de 2009 à 2015. Par suite d’une préparation littéraire, il effectue une licence d’histoire à la Sorbonne puis rejoint Sciences Po, d’où il ressort docteur en sciences politiques avant d’en devenir agrégé. Professeur en sciences politiques à l’université Paris Cité, Frédérick Charillon rédige également des articles d’analyse de relations internationales pour le compte du journal l’Opinion.
Par ailleurs, Frédéric Charillon publie régulièrement des écrits dont nombre portent sur le thème de l’influence, à l’instar du chapitre Les politiques d’influence (Diplomatie Française, 2018), de l’article Guerres d’influence et sharp power en Indo-Pacifique (Revue de Défense Nationale, 2022), du chapitre Les nouvelles dimensions du soft power (Ramses, 2024), ou encore de l’article co-écrit Influence et nuisance dans les relations internationales (Politique Etrangère, 2022). En 2022, il consacre un livre entier à ce sujet, Guerres d’influence : les États à la conquête des esprits, qui fait l’objet du présent compte rendu.
Un ouvrage pertinent aujourd’hui
L’ouvrage de Frédéric Charillon s’inscrit dans l’actualité internationale en se penchant sur une notion dont l’emploi a crû de façon exponentielle ces dernières années : l’influence. L’influence comme moyen mis au service d’un but potentiellement menaçant par des politiques émanant de structures gouvernementales. Alors que l’espace de conflictualités étatiques s’étend à de nouveaux domaines (espace, cyber, fonds marins), l’une de ses nouvelles formes d’expression est l’influence, ou la guerre des idées. Si l’influence n’est pas nouvelle per se, l’ampleur qu’elle prend par les nouvelles technologies lui confère une tout autre place. Des puissances étatiques mettent en avant des narratifs concurrents dans le but de structurer la pensée de populations ainsi que d’individus ciblés afin de parvenir à leurs fins. Frédérick Charillon se plonge ainsi dans la notion de l’influence étatique, et amène son lecteur à en maîtriser les expressions, les tenants, les défis et les enjeux, en prêtant une attention particulière à sa signification pour la France et l’Europe.
L’influence, un nouvel espace de conflictualité
« Guerres d’influences » se veut un livre concret définissant le terme d’influence, exposant une typologie de ses expressions, dressant un tableau retraçant la position française et européenne face à ce phénomène, et avançant des recommandations.
Frédéric Charillon met un point d’honneur à définir le terme d’influence, en le confrontant avec d’autres notions afin de faire ressortir sa singularité de manière intelligible. Pour l’auteur, l’influence est un moyen qui vise à modifier le comportement d’un tiers. Elle regroupe, se recoupe avec, mais ne se limite pas aux notions de pouvoir, de soft power, de désinformation, etc… Elle constitue un nouveau terrain de lutte, un nouvel espace de conflictualité qui consiste en la conquête des esprits, aussi bien à grande échelle grâce aux nouvelles technologies, qu’à une plus petite échelle autour de personnes ciblées. De plus, M. Charillon note qu’est attachée à l’influence étatique une connotation péjorative, synonyme d’agenda caché, sournois, considéré comme une menace.
L’ère de l’influence
S’appuyant sur ces constatations, l’auteur avance que nous sommes entrés dans l’ « ère de l’influence », qui découle de la conclusion de la supériorité stratégique de l’influence par rapport à la puissance militaire – au regard des déboires au Vietnam, en Afghanistan et en Irak – pour atteindre certains objectifs étatiques. Après avoir dressé un tableau de la conception des politiques publiques d’influence, l’auteur distingue trois typologies de pratiques de l’influence se différenciant autant dans leur but que par leurs méthodes.
Tout d’abord, M. Charillon fait état d’une pratique de l’influence par conviction, dont la déclinaison libérale et démocratique vise à structurer le système international en diffusant ses valeurs. Ce type de politique retrace la construction et l’évolution de l’influence des Etats-Unis d’Amérique. Cette influence est marquée par une capacité de séduire, de récompenser, de punir et de créer des vecteurs de diffusion d’idées, mais dont l’omniprésence a aussi généré des difficultés.
Ensuite, l’auteur met en avant une pratique de l’influence par la nuisance et la déstabilisation, portée par des régimes autoritaires et révisionnistes tels que la Chine, la Russie et la Turquie d’Erdogan. Cette pratique mettrait en exergue la manipulation et la dénégation davantage que la séduction, et ses objectifs concerneraient autant la politique étrangère, notamment dans le but de cultiver un réseau régional, que des enjeux de pouvoir domestiques. Si la nature de ces stratégies peut être défensive, les pratiques en découlant peuvent se révéler offensives, oscillant entre réaction et proaction.
Enfin, M. Charillon avance un modèle prosélyte de l’influence, reposant sur une manne financière et des flux religieux importants observés en région golfique. Ce modèle d’influence se sert de l’appartenance identitaire et communautaire davantage qu’un idéal de société pour transcender les frontières, et trouve l’une de ses expressions dans la compétition infrasunnite à l’œuvre. Le besoin de diversification des économies pétrolières de la région voit également naître des stratégies de séduction dans le but d’attirer investisseurs, entrepreneurs, et de ne pas faire l’objet de sanctions.
Une bataille de valeur
Dans une dernière partie, Frédéric Charillon analyse la place et les formes qu’occupent l’influence en France et en Europe. Il formule ensuite des recommandations afin de faire face aux influences étrangères, et ébauche différents scénarios permettant de penser les possibilités se présentant à la France et à l’Europe pour faire face à cette influence étatique. Il note en cela la pluralité des stratégies et vecteurs d’influence pouvant exister dans une même politique d’influence.
Charillon conclut que les guerres d’influence traduisent une bataille de valeur entre plusieurs modèles politiques, et que la pratique de l’influence, devenue courante, est désormais acceptée, avec l’impression qu’il faut à présent composer avec et « que le meilleur gagne ».
Notre avis : un travail conceptuel d’analyse pour former les lecteurs
Guerres d’influence est un livre de théorie des relations internationales et de sciences politiques, dans lequel Frédéric Charillon comble l’absence de qualificatifs satisfaisants pour traduire les dynamiques contemporaines des relations internationales. L’auteur propose une nouvelle grille de lecture qualifiant notre époque d’ère marquée par la dynamique de 3 « I » : interdépendance, immixtion et influence, dans laquelle l’interdépendance mondiale rendrait le fait de peser sur les actions de l’autre vital.
De plus, l’auteur se penche sur ce que l’avènement des technologies donnerait à l’individu le statut d’acteur et d’arbitre des relations internationales, le plaçant en cible directe des stratégies d’influence étatiques. Avançant que nous traversons un âge identitaire, M. Charillon défend que l’individu ferait l’objet de trois types de sollicitation : l’allégeance citoyenne, l’allégeance communautaire, et l’appel à la solidarité politique et intellectuelle. Autant de sollicitations utilisées et instrumentalisées par les entrepreneurs d’influence, pour le meilleur et pour le pire.
Une plus-value à noter de l’ouvrage repose dans sa méthodologie et son style d’écriture, en ce qu’il fixe les termes de la réflexion puis met en débat plusieurs réalités et perspectives avant d’en tirer des conclusions – qu’il invite ensuite le lecteur à remettre sur le métier. La démarche scientifique de Frédéric Charillon permet ainsi de donner les clés d’analyse et de réflexions au lecteur, ainsi que les moyens de poursuivre cette entreprise à mesure que les pratiques, les enjeux et les objectifs étatiques évoluent.
Férérick Charillon se montre honnête sur son ouvrage, énonçant clairement qu’il ne s’agit pas d’un recueil de scandales, mais bien d’analyse. Il avance explicitement que les typologies de l’influence qu’il avance sont imparfaites car évolutives et aux multiples facettes, pouvant aussi s’entremêler. Enfin, M. Charillon trace un panorama diversifié d’une multiplicité d’approches de stratégies d’influence, ceci en se gardant de toute généralisation.
Si Guerres d’influence n’est pas un livre révolutionnaire, il force à la réflexion et au choix des mots. Tout guide le lecteur à devenir acteur d’une réflexion plus globale sur la place et la position de la France et de l’Europe dans la guerre de l’influence. Un regret concernant les recommandations que l’auteur avance, qui peuvent être décevantes car bien moins développées que les constatations d’évolutions dans les vecteurs d’idées utilisés par les puissances étatiques. En effet, ce livre ne prétend pas répondre à toutes nos questions, mais remplit un travail conceptuel d’analyse et de pointage du doigt permettant de former les lecteurs pour pouvoir y répondre.
