[Prix du livre SPDS 2024-2025] Compte rendu de lecture 7 – Pegasus

Pegasus : Démocraties sous surveillance (2023)

Auteur de nombreux documentaires d’enquête et cofondateur du magazine Cash Investigation, Laurent Richard est le fondateur de Forbidden Stories, un consortium international de journalistes poursuivant les enquêtes de reporters menacés ou assassinés. Fervent défenseur de la liberté de la presse, son engagement pour cette dernière lui a valu d’être distingué à maintes reprises. Sandrine Rigaud, quant à elle, est forte d’une expérience d’éditrice en chef de Forbidden Stories ainsi que de directrice de plusieurs documentaires longs formats primés. En septembre 2024, elle a rejoint Nimean Foundation for Journalism à l’université d’Harvard, programme prestigieux rassemblant chaque année parmi les meilleurs journalistes au monde afin de promouvoir l’excellence du journalisme.

Pegasus : Démocraties sous surveillance se veut être le fruit d’une enquête menée par ces deux derniers, tous deux membres de Forbidden Stories. Sous forme de récit d’investigation, les deux auteurs mettent en lumière le scandale Pegasus, un logiciel de surveillance ultra sophistiqué développé par la firme israélienne NSO. Bien qu’initialement conçu afin de lutter contre le terrorisme et la criminalité. Ce dernier s’avère finalement détourné par de nombreux gouvernements à des fins de surveillance massive à l’encontre de journalistes, d’opposants politiques ou encore de militants des droits de l’homme.

Analyse

Tout au long de l’investigation, il nous est impossible d’ignorer la prouesse technologique que représente Pegasus, un logiciel dont les capacités d’infiltration et de surveillance numériques restent inégalées. En effet, la première chose qui marque réellement le lecteur est qu’il repose exclusivement sur l’exploitation de failles numériques, sans nécessiter d’interaction tierce, contrairement à ses prédécesseurs. Cela implique donc l’élaboration de méthodes de détection sophistiquées tout au long du récit afin d’identifier les traces d’infection. De plus, une fois installé, Pegasus offre un contrôle total du dispositif, donnant ainsi un accès complet à toutes les données de l’appareil infecté. Cet outil dépasse ainsi les technologies de surveillance classiques par sa furtivité et sa capacité à contourner les protections de systèmes d’exploitation tels qu’iOS et Android. L’efficacité de Pegasus amène à s’interroger sur la continuité de la protection de la vie privée à une époque où même les dispositifs les plus efficients sont aussi en proie à devenir compromis.

Une dimension non négligeable mise en exergue par les auteurs est celle de l’opacité que présente l’industrie des logiciels espions ainsi que les interrogations en matière d’éthique que cette dernière implique. On relève en effet à maintes reprises un fossé séparant les intentions initiales de NSO Group dans le développement de leur logiciel et les ambitions manifestées pour ce dernier une fois les licences vendues aux acteurs gouvernementaux. Si les ventes de Pegasus sont revendiquées comme strictes et fortement contrôlées afin de limiter son accès à un usage de niveau gouvernemental dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et la criminalité, cet argument s’avère être un leurre. Il laisse en réalité place à une surveillance abusive au sein des régimes autoritaires comme des démocraties, tout en omettant ladite volonté d’NSO Group de fournir cette technologie uniquement aux États respectant les droits humains. De surcroît, le manque total de transparence autour des transactions entre entreprises et États souligne la volonté première d’NSO Group de générer du profit au-delà de toute considération éthique.

À cela s’ajoute également une question cruciale, la responsabilité des entreprises privées dans l’usage de leurs technologies. Quand bien même NSO Group affirme ne pas être tenu pour responsable des dérives occasionnées par ses clients, une interrogation demeure : comment une société peut-elle commercialiser un tel produit sans considérer la nécessité d’une régulation dans son utilisation, ou encore un mécanisme de contrôle international ? Cette situation, de fait, illustre l’absence d’un cadre juridique adapté à l’ère numérique et la nécessité de repenser les politiques de cybersécurité à l’échelle mondiale.

Enfin, l’un des aspects les plus préoccupants soulevés par les auteurs est la manière dont Pegasus illustre un glissement progressif vers un usage politique et répressif de la surveillance numérique. Cette œuvre met en évidence une réalité troublante derrière l’utilisation initiale du logiciel à des fins de sécurité nationale. En effet, certains gouvernements sont parvenus à détourner Pegasus de son objectif premier pour surveiller et à faire taire des acteurs considérés comme indésirables vis-à-vis des volontés du gouvernement. À travers une logique sécuritaire visant à justifier de telles pratiques, Pegasus devient pour ces régimes un outil de contrôle social, un moyen de museler toute voix dissidente. L’exemple de la Hongrie de Viktor Orbán vient illustrer parfaitement comment Pegasus a été employé pour espionner des journalistes critiques du régime. Dans cette même dynamique, la mise sous surveillance de figures de la presse indépendante au Maroc met en lumière un contexte de répression accrue de la liberté d’expression. Ainsi, face à ce phénomène, un problème fondamental se pose : comment une démocratie peut-elle encore se revendiquer comme telle lorsqu’elle adopte des pratiques de surveillance dignes des régimes autoritaires  ? La surveillance de masse, couplée à l’absence de cadre légal clair, constitue une menace directe pour les principes fondamentaux de transparence et de liberté d’information. De cette manière, l’ouvrage met en garde contre une normalisation de ces outils dans les démocraties occidentales.

En filigrane, nous sommes également amenés à nous interroger sur la passivité des démocraties face à ces dérives. Les révélations de Forbidden Stories montrent qu’en dépit des scandales, peu d’actions concrètes ont été prises pour réglementer ces pratiques. Si Pegasus a pu servir à espionner des chefs d’États européens, qu’en est-il d’un simple individu, d’un partisan d’une cause sensible ou encore d’un lanceur d’alerte révélant des affaires de corruption ? La démocratie, en tant que modèle, ne peut subsister que si ses principes fondamentaux sont protégés. Or, l’absence de contrôle sur la surveillance numérique fragilise inévitablement les libertés publiques.

Notre avis : un ouvrage captivant et rigoureusement documenté 

L’un des principaux atouts de cet ouvrage réside dans la précision et la profondeur de son enquête. Par leur documentation riche, Laurent Richard et Sandrine Rigaud sont parvenus à dresser un portrait saisissant de l’univers opaque de la surveillance numérique. Cette œuvre se distingue également par l’habileté avec laquelle le récit emprunte les codes du thriller, instillant une tension et une angoisse constantes qui rendent la lecture d’autant plus immersive et captivante. Chaque page renforce le sentiment d’une menace invisible mais omniprésente, que ce soit à travers la traque des journalistes ou les témoignages glaçants des victimes de Pegasus. Des épisodes marquants, comme l’attentat de Charlie Hebdo et le renforcement de la surveillance qui en a découlé d’autant illustrent parfaitement la tension entre nécessité sécuritaire et dérive autoritaire, montrant comment un outil au départ défensif peut rapidement devenir un instrument de répression.

Cependant, malgré sa grande qualité, le livre présente certaines limites. Tout d’abord, le fait que des solutions concrètes pour encadrer ces technologies ne soient pas évoquées ou proposées laisse une impression d’inachevé. Bien que le constat soit implacable, le lecteur peut regretter un manque de perspectives sur les moyens de lutter contre ces dérives. Par ailleurs, la complexité de certains passages peut rendre la lecture ardue pour un public non averti en matière de cybersécurité, rendant parfois la compréhension et l’assimilation d’informations plus difficiles.

En somme, Pegasus : Démocraties sous surveillance est un  ouvrage essentiel à la compréhension des défis posés par la surveillance de masse et les menaces pesant sur les démocraties modernes. Non seulement son impact réside dans ses révélations surprenantes, mais aussi dans la mise en lumière du journalisme d’enquête comme rempart contre ces abus, en faisant un livre indispensable pour toute réflexion sur les enjeux de la cybersécurité et la liberté d’expression.

L. R.

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