[Prix du livre SPDS 2024-2025] Compte rendu de lecture 8 – Les Moujiks

Les Moujiks: La France dans les griffes des espions russes (2022)

Romain Mielcarek, déjà connu pour Yasuke, le samouraï africain, est un journaliste indépendant spécialisé dans les conflits armés et les questions militaires. Passionné par le Japon féodal, il s’est aussi forgé une solide expérience de terrain en enquêtant sur des sujets sensibles. Cette fois, dans Les Moujiks, il plonge au cœur d’un univers tout aussi fascinant que le Japon du XVIᵉ siècle : celui du renseignement russe en France. Ce livre puise son point de départ dans une scène inattendue :  « Bonjour, je m’appelle Sergueï. Je cherche à rencontrer du monde et à mieux connaître Paris. » En prononçant ces mots, un agent secret tente de recruter l’auteur, qui va aussitôt mesurer l’ampleur du phénomène. 

Mielcarek voit dans cette aventure un laboratoire pour observer la manière dont le GRU, le FSB et le SVR œuvrent, à l’insu de tous, au service d’un État autocratique. De cette rencontre fortuite naît une enquête menée pendant dix ans, nourrie de preuves et de témoignages, sur un dangereux jeu d’ombres qui vise autant les hommes politiques que les chercheurs, les fonctionnaires, les journalistes ou de simples citoyens. Ce travail d’investigation incarne l’idée même de « savoir pour servir », tant l’auteur s’efforce d’éclairer le lecteur et de le mettre en garde contre ces manigances qui semblent tout droit sorties d’un roman d’espionnage.

La plongée dans les arcanes de l’espionnage russe

Le titre Les Moujiks n’a rien d’anodin. Un moujik, dans l’Empire russe, était un paysan de rang social peu élevé, comparable à un serf. L’image évoque à la fois la rusticité et une certaine forme de débrouillardise. Chez Mielcarek, elle symbolise ces agents russes, souvent plus brutaux qu’habiles, qui s’infiltrent dans le quotidien des Français en toute impunité. On découvre au fil des pages comment « la trentaine, les cheveux courts, un visage rond et un sourire poli », ces émissaires du Kremlin « viol[ent] sans vergogne toutes les règles et toutes les lois » pour accomplir leurs missions. Les filatures, les rendez-vous discrets et les invitations dans des restaurants parisiens plongent le lecteur dans une atmosphère oppressante. L’auteur rencontre, presque malgré lui, plusieurs « Sergueï » qui cherchent à l’enrôler, lui parlent de leur désir de tisser des liens amicaux, de « mieux connaître Paris », et qui finissent par révéler des intentions beaucoup moins anodines. Entre le GRU, la DGSI, la DGSE et les différents tentacules d’un État russe qui ne recule devant rien, l’intrigue se lit à la manière d’un polar, avec ses coups de théâtre et ses personnages insaisissables.

Le spectre historique et la menace contemporaine

L’enquête de Romain Mielcarek replace également cette réalité de l’espionnage dans un cadre historique plus large. Il rappelle que « Avec 10,7 millions de soldats tués et 15,9 millions de victimes civiles, l’Union soviétique est le pays qui a payé le plus lourd tribut de la Seconde Guerre mondiale. De loin. » Il souligne néanmoins que « la Fédération de Russie s’approprie les morts soviétiques » et passe sous silence le fait que d’autres peuples, désormais indépendants, ont subi eux aussi des pertes effroyables. On comprend, à travers cette mise en perspective, la puissance mémorielle sur laquelle s’appuie la Russie pour justifier une politique étrangère musclée. 

Dans le récit, l’obsession quasi obsessionnelle pour la défense des intérêts russes s’incarne dans des techniques de manipulation (maskirovka), des formes subtiles de pression (les siloviki) et l’entre tissage de réseaux d’influence (la toussovka) qui visent à instrumentaliser la France. L’auteur décrit comment des associations d’anciens combattants, des salons professionnels ou des milieux politiques peuvent être infiltrés. Il illustre, exemples à l’appui, la manière dont certains diplomates ou militaires russes se voient conférer un véritable statut de chasseur de secrets, protégés en apparence par leur immunité officielle. « Bonjour, je m’appelle Serge. Je suis attaché militaire à l’ambassade de Russie. Je cherche à rencontrer du monde et à mieux connaître Paris. » Cette phrase, à la fois banale et inquiétante, ponctue le livre comme un signal d’alarme : qui aurait pu imaginer que la Russie représente une menace aussi tangible ?

Notre avis 

Les Moujiks frappe par son ton direct et la précision de ses informations. Le lecteur navigue dans un univers où les frontières entre réalité et fiction s’effacent, tant l’histoire ressemble à un scénario de film d’espionnage. Pourtant, on ne perçoit jamais la moindre exagération gratuite : tout, dans ce récit, est méticuleusement documenté. La volonté de l’auteur de recourir à l’anecdote personnelle, à des rencontres parfois cocasses mais toujours révélatrices, renforce la portée du propos. Les faits s’emboîtent avec clarté et révèlent un terrain de jeu inquiétant, où la France semble un point d’entrée idéal pour les « services » russes. 

En refermant le livre, on ne peut que saluer le courage et la ténacité de Romain Mielcarek, qui réussit à rendre palpable la toile tissée par ces agents déterminés à déstabiliser un pays qu’ils jugent vulnérable. L’ouvrage donne aussi envie de s’informer davantage sur ces stratégies de manipulation, tant elles semblent omniprésentes dans l’actualité. Son style, alliant justesse et vivacité, donne à ce livre un attrait indéniable : il est aussi plaisant à lire qu’il est essentiel pour comprendre la réalité géopolitique d’aujourd’hui. On ressort de ces pages plus lucides face aux jeux d’influence et plus conscients des enjeux qui agitent les coulisses du renseignement russe. C’est un livre de documentation qui suscite la curiosité tout en la comblant. Loin de verser dans la paranoïa, il appelle simplement à ouvrir l’œil et l’esprit, parce que, comme il le conclut dans son livre, il faut « savoir pour servir ».

L. R.

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