Espionner, Mentir, Détruire : comment le cyberespace est devenu un champ de bataille (2024)
Martin Untersinger est journaliste-enquêteur au Monde, spécialisé dans les questions liées à la cybersécurité. Il a notamment été l’auteur des révélations sur Pegasus en 2021. Diplômé de Sciences Po en Affaires publiques (2013), il a contribué au lancement du service « Pixels » du Monde, se spécialisant dans l’investigation des manipulations informationnelles, de la cybersécurité industrielle et des opérations clandestines d’États dans le cyberespace. Il vient de recevoir le prestigieux prix Albert-Londres du livre, pour son enquête Espionner, Mentir, Détruire : comment le cyberespace est devenu un champ de bataille (Grasset, 2024).
Dans un contexte de “brutalisation numérique” des relations internationales, l’ouvrage s’impose comme une contribution intellectuelle majeure à l’étude des transformations des conflictualités à l’ère numérique. En 336 pages densément documentées, l’auteur propose une analyse tripartite – espionner, mentir, détruire – qui constitue un apport significatif à la compréhension du cyberespace comme théâtre d’opérations stratégiques.
La transformation du cyberespace
La première partie de l’ouvrage s’attache à conceptualiser la transformation profonde de l’espionnage à l’ère numérique. Untersinger développe une analyse dialectique particulièrement convaincante des dimensions économiques et stratégiques du cyberespionnage. Sa contribution majeure réside dans l’identification d’un phénomène de prolifération et de marchandisation des capacités d’intrusion numérique. L’émergence d’un marché mondial des logiciels d’intrusion malveillants (spyware) a engendré une reconfiguration fondamentale des équilibres géopolitiques traditionnels, permettant à des États aux capacités techniques initialement limitées d’acquérir des outils d’espionnage de haute sophistication. Le cas de Pegasus, développé par la société israélienne NSO Group, est analysé par l’auteur comme un cas d’école révélateur de cette mutation structurelle. La diversité géopolitique des clients étatiques de ce logiciel – Hongrie, Inde, Kazakhstan, Rwanda, Maroc, Arabie Saoudite, entre autres – illustre la diffusion mondiale des capacités d’espionnage numérique. L’auteur établit de façon convaincante que le scandale Pegasus de juillet 2021 constitue un point d’inflexion dans la prise de conscience collective des implications de cette prolifération, révélant notamment la vulnérabilité des États occidentaux face à ces nouvelles formes d’intrusion.
La deuxième section de l’ouvrage propose une analyse approfondie des stratégies de manipulation de l’information comme vecteur d’influence géopolitique. Untersinger développe une taxonomie fine des différentes formes de désinformation et de leur instrumentalisation dans les relations internationales contemporaines. La force de son analyse réside dans sa capacité à contextualiser ces phénomènes dans une perspective historique plus large, tout en identifiant les spécificités propres à l’environnement numérique actuel.
Dans sa troisième partie, l’auteur examine méticuleusement les cyberattaques russes contre l’Ukraine entre 2015 et 2017, proposant une analyse particulièrement éclairante de leurs modalités techniques et de leurs implications stratégiques. L’opération NotPetya du printemps 2017 fait l’objet d’une étude de cas approfondie qui permet à l’auteur de démontrer la capacité destructrice de ces attaques sur les infrastructures critiques (aéroport et métro de Kiev, chemins de fer, réseau hospitalier, fournisseurs d’énergie). La contribution théorique significative réside dans son analyse des effets systémiques non anticipés de ces cyberattaques. Les dommages collatéraux subis par des multinationales comme Maersk, FedEx ou Saint-Gobain révèlent, selon l’auteur, les limites intrinsèques du contrôle exercé par les attaquants sur leurs propres outils numériques. Cette observation soulève des questions fondamentales sur la prévisibilité et la maîtrise des conséquences des cyberattaques dans un environnement numérique globalisé et interdépendant.
L’une des thèses les plus novatrices de l’ouvrage concerne la privatisation croissante de la conflictualité dans le cyberespace. Untersinger met en lumière le rôle prépondérant acquis par les acteurs technologiques privés, principalement américains, dans la documentation et l’analyse des affrontements étatiques dans le domaine cyber. L’auteur nuance toutefois judicieusement cette apparente neutralité, soulignant que ces entreprises évitent généralement de publier des informations sur des opérations impliquant les États-Unis. Plus fondamentalement, Untersinger démontre que ces entités privées disposent désormais d’une capacité d’action autonome qui redéfinit les contours traditionnels de la souveraineté étatique. Leur maîtrise des infrastructures techniques leur confère une connaissance intime des procédés tactiques, tandis que leur puissance économique leur assure une marge de manœuvre considérable face aux États. Cette reconfiguration des rapports de force entre acteurs étatiques et privés constitue l’une des contributions majeures de l’ouvrage à la compréhension des mutations contemporaines de la conflictualité internationale.
Notre avis : Un ouvrage essentiel pour comprendre les nouvelles formes de conflictualité
Espionner, mentir, détruire s’impose comme une contribution intellectuelle majeure à l’étude des transformations des conflictualités à l’ère numérique. Par son approche méthodique et sa rigueur analytique, Martin Untersinger propose un livre ambitieux mais accessible, qui se lit facilement en dépit de la technicité du sujet. En démontrant comment le cyberespace est devenu un théâtre d’opérations à part entière dans la géopolitique mondiale, l’auteur invite à une remise en question fondamentale des conceptions traditionnelles de la souveraineté, de la sécurité et du pouvoir. À l’heure où les frontières entre acteurs étatiques et privés, entre espionnage, propagande et sabotage s’estompent progressivement, cet ouvrage apporte des clés de lecture et des pistes de réflexion salutaires.
L’entreprise intellectuelle de Martin Untersinger mérite d’être saluée pour son courage. Écrire sur la cyberguerre et l’espionnage numérique, c’est s’aventurer sur un terrain où les États préfèrent le silence à la transparence. L’auteur réussit pourtant à lever le voile sur ces pratiques sans compromettre la sécurité nationale, marchant sur cette ligne fine entre révélation journalistique et discrétion responsable.
On peut toutefois regretter que l’auteur n’explore pas davantage les perspectives des puissances émergentes. Si les stratégies occidentales et russes sont finement analysées, les approches développées par les nations du Sud global mériteraient un traitement plus approfondi. Cette vision principalement occidentale du sujet laisse une partie de l’histoire dans l’ombre. Par ailleurs, l’ouvrage aurait pu s’enrichir d’une réflexion plus poussée sur les solutions concrètes face aux menaces identifiées. Si le diagnostic est brillamment posé, les pistes de remédiation demeurent relativement générales. Comment protéger efficacement nos démocraties contre la désinformation massive ? Quels garde-fous mettre en place face à la privatisation croissante de la sécurité numérique ? Ces questions cruciales auraient mérité des propositions plus élaborées.
Malgré ces quelques réserves, Espionner, mentir, détruire s’impose comme une lecture essentielle pour quiconque souhaite comprendre les nouvelles formes de conflictualité qui façonnent notre monde. En rendant visibles des phénomènes délibérément maintenus dans l’obscurité, Martin Untersinger accomplit un acte journalistique fondamental : éclairer les citoyens sur des enjeux qui, bien que techniques et distants en apparence, affectent profondément nos vies quotidiennes et l’avenir de nos sociétés démocratiques.
