Allô, Paris ? Ici Moscou. Plongée au cœur de la guerre de l’information (2023)
Nicolas Quénel est journaliste indépendant. Il travaille notamment avec Libération, Marianne, Le Canard enchaîné et Les Jours. Membre du collectif de journalistes Longshot et formé à l’OSINT, ses écrits portent essentiellement sur le développement des organisations terroristes en Asie du Sud-Est, sur le renseignement et sur les opérations d’influence. Il est à l’origine de diverses révélations relatives à des opérations d’influence russes, chinoises et indiennes. Il intervient à l’école de journalisme de Nice où il enseigne l’organisation d’un grand reportage.
Allô Paris ? Ici Moscou s’ouvre sur une citation percutante du journaliste britannique d’origine soviétique Peter Pomerantsev. Issue de son livre This Is Not Propaganda de 2019, elle résume l’importance du sujet : « C’est un conflit qui a fait en France des millions de victimes sans qu’aucune balle n’ait été tirée. […] Cette guerre de l’ombre [i.e. guerre de l’information] bat son plein. ». Explorant les opérations d’influence russes en France, Nicolas Quénel tente une démonstration en deux temps : d’une part, il montre que la France est « sous le feu d’opérations d’influence russes » et, d’autre part, il présente la contre-influence française.
La France est historiquement en première ligne
Nicolas Quénel définit la « désinformation » comme la manipulation de l’information à des fins stratégiques et dont les moyens sont regroupés sous le terme de « mesures actives » (faux documents, recrutement d’agents d’influence, etc.). Les mesures actives peuvent être dirigées tant vers la population nationale de l’État que vers des pays ciblés, en fonction d’un système d’alliances et d’intérêts (à l’image de l’opposition entre les « pays du sud » et les pays occidentaux).
Après avoir rappelé que la manipulation de l’information est une composante de l’histoire des conflits depuis l’Antiquité, évoquant notamment la prise de Troie par le « cheval de Troie », Nicolas Quénel explore les « archives de la guerre de l’information ». S’appuyant sur les travaux de Thomas Rid (Active Measures, 2020), l’auteur établit une séquence de quatre périodes marquant l’évolution des opérations d’influence, de la radio pendant l’entre-deux-guerres, jusqu’à la démocratisation d’Internet et des réseaux sociaux dans les années 2010.
Il rappelle que l’URSS a créé un bureau spécial « GPU » dédié à ces opérations au sein de la police d’État et qui devait appuyer la doctrine russe en la matière pour « protéger le pays et le régime politique » d’actions extérieures dans un cadre défensif. Pour ce faire, l’URSS devait réduire la dépendance des « industries numériques russes à l’égard des technologies étrangères » visant à contrer l’influence étrangère, qui cherchait à éroder les valeurs morales soviétiques de sa jeunesse.
La déclassification d’archives rapportées par les transfuges montrent que des agents d’influence ont été recrutés par le KGB directement au sein de groupes industriels français, comme André Ulmann en tant que rédacteur en chef de l’hebdomadaire La tribune des nations, Pierre-Charles Pathé fils du fondateur du groupe Pathé frères ou Jean Clémentin du Canard enchaîné.
Quelques exemples d’opérations russes en France
Nicolas Quénel explore ensuite plusieurs opérations, plus ou moins médiatisées, d’influence russes en France, ce qui lui permet de présenter les visages qui se cachent derrière les mesures actives de la Russie. Il est ainsi question de l’opération menée par l’office russe « Fondation pour combattre l’injustice » qui a tenté d’attiser les divisions françaises au sujet des violences policières pendant la campagne présidentielle de 2022. Les services français ont bien identifié cette manœuvre et ont préféré « les laisser s’agiter et dépenser les moyens financiers et humains à maintenir une opération qui n’arrive à aucun résultat ». Tel était également le cas lors du putsch au Niger où le sentiment antifrançais a été artificiellement poussé par la théorie selon laquelle la France kidnapperait des enfants nigériens à des fins d’esclavage sexuel.
Sont également analysés des faux sites créés par le renseignement militaire russe, notamment autour de la pandémie de covid-19 puis de la guerre en Ukraine, dont les éléments se diffusent parfois à travers des médias dits collaboratifs et alternatifs qui regroupent des conspirationnistes des sociétés occidentales. Nicolas Quénel évoque également les tentatives de manipulation de réseaux d’influenceurs français, comme le youtubeur Dirty Biology, afin de capitaliser sur la confiance et la relation que ces influenceurs ont tissé avec leur communauté. Enfin, explorant toutes les dimensions de l’influence, dont l’enseignement supérieur, Nicolas Quénel soulève quelques questions par rapport à des opérations qui auraient lieu ou tenté d’avoir lieu au sein de Sciences Po… notamment à travers la présence de certains étudiants internationaux dont le profil interroge.
Stratégie française de lutte contre les opérations d’influence
Nicolas Quénel rappelle d’abord que la lutte contre les opérations d’influence est asymétrique, notamment lorsqu’elle est menée par des États libéraux contre des régimes qui n’ont aucune limite éthique. Il analyse ensuite les différentes stratégies selon les États : tandis que les pays baltes misent sur une approche globale, il soutient que la France a misé sur les technologies. Cela dit, il considère que la stratégie française a connu un « retard à l’allumage » avec la création de Viginum en 2020 et demeure confrontée à une forme de « naïveté ».
Nicolas Quénel étudie ensuite, notamment, l’évolution du positionnement du ministère des Affaires Étrangères, le rôle du ministère des Armées pour rechercher des vulnérabilités dans ses rangs parmi des officiers dits « russo-béats », l’opportunité que représentent les parlementaires pour accéder aux médias et porter la voix de Moscou ainsi que le rôle éminent des services de sécurité intérieure et de justice.
L’ouvrage se conclut sur une réflexion prospective à propos des conséquences potentielles de l’intelligence artificielle sur les opérations d’influence. Deux ans après la publication de son ouvrage, force est de constater que le temps lui a donné raison. Enfin, si aucune solution miracle n’existe contre les opérations d’influence, Nicolas Quénel invite toutefois à « réhabiliter le réel par la confiance », notamment dans les institutions.
Notre avis : un travail aussi captivant qu’inquiétant
Allô Paris ? Ici Moscou dresse panorama des opérations d’influence russes en France et de la stratégie que le pays tente de mettre en œuvre pour y faire face. L’ouvrage, nourri d’une enquête journalistique ponctuée de touches de cynisme bienvenues, apporte un éclairage transversal sur la question, dépassant une approche analytique purement sécuritaire et explorant également la dimension politique du phénomène Si les différents thèmes peuvent parfois sembler se juxtaposer sans transition, reste que le fil rouge des opérations d’influence permet de rendre compte de la dynamique du phénomène et de son aspect multidimensionnel. En somme, le travail de Nicolas Quénel, aussi captivant qu’inquiétant, est un appel efficace à l’action !
