La stratégie de défense française en Indopacifique dans le contexte AUKUS

A l’occasion de la deuxième Rencontre Diplo’, SPDS a eu le privilège d’accueillir à Sciences Po le Dr. Paul Soyez, chargé de mission Australie et Indopacifique à la DGRIS (Direction générale des Relations internationales et de la Stratégie, Ministère des Armées).

Paul Soyez est agrégé d’histoire et docteur en Relations internationales. Après avoir enseigné dans le secondaire, Paul Soyez a enseigné les relations internationales et l’histoire à Sciences Po Paris et à Paris-Sorbonne. Il est ensuite parti vivre à Melbourne, où il a effectué un doctorat en relations internationales en cotutelle entre l’Université de Melbourne et Paris Sorbonne. Maître de conférences, il a collaboré avec plusieurs think tanks australiens. Il a rejoint l’ambassade de France en Australie en 2018 en tant qu’Attaché de Presse et analyste de la vie politique intérieure australienne. Il a ensuite été consultant pour le CAPS (Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie) du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, avant de revenir en France et de rejoindre la DGRIS il y a quelques mois.

Cet échange sur les ressorts de la politique de défense française en Indopacifique, et sur l’impact de la crise des sous-marins sur cette dernière, fût l’occasion d’enrichir la réflexion diplomatique déployée à l’issue de notre conférence inaugurale. SPDS vous en propose le compte-rendu suivant. 

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 La zone Indopacifique est une région soumise à des conflictualités potentielles de plus en plus fortes et nombreuses : compétition sino-américaine, déclin du droit international et des institutions régionales, menaces transnationales variées (ex : pêche illégale, crime organisé, cyber-criminalité).

Cela résulte en une situation extrêmement volatile. L’annonce en septembre dernier de la conclusion de l’accord entre l’Australie, le Royaume-Uni et les Etats-Unis (AUKUS) a rebattu les cartes dans la région. Il est vrai que la « crise des sous-marins » qui en a résulté constitue un sérieux revers pour la stratégie française dans la zone ; mais concernant le positionnement de la France, le Président de la République l’a réaffirmé le 28 septembre en Grèce : ce revirement de situation n’implique aucune modification de la stratégie française en Indopacifique. Il est néanmoins essentiel de réfléchir aux modalités d’application de cette stratégie au regard de ces changements.

Avant d’analyser l’impact de la conclusion de l’accord AUKUS, il convient toutefois de rappeler que la France est le seul pays de l’UE présent dans la région de manière permanente avec 7000 personnels militaires déployés sur zone. De même, par ses territoires ultramarins, la France possède 1,5 millions de ressortissants dans cette région, qui représente 90% de notre ZEE. La France est donc une nation souveraine de l’Indopacifique. C’est pourquoi une Stratégie de Défense de la France en Indopacifique a été adoptée en 2020, suivie d’une stratégie interministérielle en 2021, signifiant la volonté du gouvernement de passer à un niveau supérieur.

La stratégie de la France en Indopacifique consiste en 5 objectifs :

  • protéger et défendre nos intérêts souverains, nos ressortissants, nos territoires et notre ZEE,
  • contribuer à la sécurité régionale avec nos principaux partenaires,
  • préserver un accès libre et ouvert aux voies de communication maritimes,
  • contribuer au maintien de la stabilité et des équilibres stratégiques par une action globale et multilatérale,
  • anticiper et s’adapter aux risques sécuritaires induits par le changement climatique.

Il convient de souligner que la France n’a jamais été aussi active en Indopacifique qu’en 2021. En particulier, un sous-marin nucléaire d’attaque a parcouru 15 000 km dans la région en 8 mois, tandis qu’un exercice militaire a permis d’envoyer des Rafales en 36 heures à Tahiti. Le but de ces opérations est de démontrer notre capacité d’engagement dans la région. En effet, l’objectif français n’est pas de faire partie du QUAD, en raison de son antagonisme trop affiché avec la Chine. Néanmoins, il s’agit de démontrer notre interopérabilité avec les pays du QUAD. Par exemple, les nombreux exercices militaires organisés conjointement avec l’armée américaine ainsi que la forte présence française en mer de Chine ont pour but de défendre le statu quo et d’empêcher l’avancée des revendications chinoises dans la zone.

L’important pour la France est de pouvoir offrir une alternative à la dynamique de blocs qui s’installe dans la région (sans être naïfs des menaces et de nos moyens). Face à une compétition sino-américaine toujours plus forte (l’Australie estime qu’il est probable que les Etats-Unis soient en guerre avec la Chine d’ici 5 ans), il faut pouvoir offrir une « troisième voie ». D’où l’importance de pouvoir compter sur des partenaires régionaux.

C’est pourquoi la France s’était employée à construire un partenariat stratégique avec l’Australie. Or, bâtir cette confiance mutuelle a nécessité vingt ans, et c’est en cela que la rupture du contrat avec Naval Group est extrêmement préoccupante : cette relation de confiance a été brisée. L’annonce de la rupture du contrat a d’ailleurs été faite au Président de la République par SMS : la confiance est brisée tant sur le fond que sur la forme.

En effet, l’amitié franco-australienne des années 2010 était en réalité une parenthèse, car avant cela, trois sujets de tension persistaient :

  • Ressentiment contre la PAC
  • Essais nucléaires de la France en Polynésie française (dernier essai en 1996)
  • Tensions en Nouvelle-Calédonie, du fait d’une position ambiguë du gouvernement australien (ex : financement de partis indépendantistes kanaks)

L’arrivée d’une nouvelle génération de leaders français, qui étaient moins hostiles aux anglo-saxons, avait permis de diminuer cette défiance.

Mais revenons au contexte actuel : AUKUS est un partenariat stratégique et technologique trilatéral pour contrer la Chine, qui se traduit notamment par la vente de 8 sous-marins nucléaires à l’Australie. Or, comment se doter d’une telle flotte sans compétences techniques ? En effet, l’Australie n’ayant même pas d’installations nucléaires civiles, qui va construire ces sous-marins ? C’est la raison pour laquelle le contrat avec Naval Group garantissait une formation des militaires et ingénieurs australiens assurant donc un transfert de compétences et de technologie. Force est de constater que le nouveau contrat signé avec les Américains est moins avantageux pour les Australiens que celui qui avait été conclu avec la France. Le délai de livraison passe de 2034 à 2040, tandis que le coût total s’élève désormais à 100 milliards de dollars contre 90 milliards de dollars auparavant. On peut donc en conclure une perte de souveraineté des Australiens en termes de défense, et ainsi une subordination diplomatique accrue envers les Etats-Unis.

Ce revirement s’explique par le fait que la Chine est perçue telle une menace existentielle en Australie : la polarisation à l’œuvre actuellement en Indopacifique n’est donc pas perçue négativement par les Australiens, mais serait au contraire un moyen de montrer un bloc uni face à la Chine. En effet, l’Australie a été le premier pays à demander une enquête internationale indépendante sur l’origine du Covid-19. Depuis, pratiquement chaque semaine, de nouveaux produits australiens sont interdits d’importation en Chine. Les relations sino-australiennes sont donc extrêmement tendues. Mais la naissance de ce club anglo-saxon face à la Chine a été perçue négativement par les autres pays de la région (Indonésie, Malaisie…), qui souhaitent éviter à tout prix une confrontation directe avec la Chine. L’Inde et la Corée du Sud ont d’ailleurs accueilli cette annonce avec réserve.

En parallèle, la France cherche à faire de l’Inde un partenaire pivot dans la région. D’ailleurs, un partenariat stratégique bilatéral fut lancé dès 1998. Depuis, les deux pays entretiennent une coopération sur des sujets divers : nucléaire, spatial, sécurité maritime, gouvernance de l’océan Indien, domaine aérien (contrats de Rafale). Le Japon est aussi appelé à devenir un partenaire de poids ; la France a notamment signé une feuille de route bilatérale en matière de défense, et affiche son soutien en faveur de la prise en compte du Japon dans l’Indo-Pacifique.

Enfin, le dernier pilier de la stratégie française en Indopacifique repose sur l’inclusion de nos partenaires européens dans la région. Selon le Dr. Paul Soyez, il est impératif que l’Union Européenne se dote de moyens plus importants dans le domaine de la défense. En cela, la récente publication d’une stratégie européenne pour l’Indopacifique peut s’interpréter comme un succès diplomatique français, le fruit d’efforts pour convaincre nos partenaires européens que l’Indopacifique est une région stratégique.

Cette stratégie, adoptée le 16 septembre 2021 (le jour de l’annonce d’AUKUS), est l’une des priorités de la Présidence française du Conseil de l’Union européenne au premier semestre 2022. Principalement inspirée des stratégies française, allemande et néerlandaise pour la région, ses engagements sont les suivants :

  • équilibre dans la compétition stratégique (alternative à la BRI)
  • actions pour le maintien de la stabilité régionale, en particulier dans le domaine de la sécurité maritime
  • actions pour assurer le libre accès aux espaces communs
  • coordination sur la cybersécurité, le contre-terrorisme, la non-prolifération
  • accroître la connectivité régionale.

Finalement, l’objectif est d’aboutir à une présence militaire européenne permanente dans la région. C’est à cette condition que l’Europe, et la France, pourront prétendre jouer un rôle stratégique en Indopacifique.

Comité de rédaction

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